Atlas géopolitique du monde global : 100 cartes pour comprendre un monde chaotique – 5e édition

Dans un monde globalisé, rien de ce qui se passe sur la planète ne peut nous être réellement étranger. Crise alimentaire, guerre en Ukraine, pandémie du Covid-19, compétitions commerciales, bras de fer sino-américain, enjeux écologiques : les multiples aspects de la géopolitique structurent notre existence.
En 100 cartes claires et détaillées, Pascal Boniface et Hubert Védrine jettent un regard inédit et englobant sur la planète, vue par ses principaux acteurs comme la Chine, les États-Unis, l’Europe, mais aussi l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Indonésie… Avec la clarté et les qualités pédagogiques qui leur sont reconnues, ils décryptent un monde complexe qu’ils rendent accessible à tous et montrent qu’une des clés de l’avenir est de prendre en compte la diversité des points de vue selon les pays et les peuples. La remarquable cartographie de Jean-Pierre Magnier renforce la limpidité de leur propos.
Salué par la critique et immédiatement adopté par le public dès sa première édition, l’Atlas géopolitique du monde global s’affirme comme une référence désormais incontestable.


Les diverses visions du monde global

Depuis la disparition de l’URSS et au sein du monde dit « global », plusieurs visions s’affrontent, différentes ou antagonistes : celle d’une « communauté » internationale harmonieuse et démocratique fondée sur les valeurs occidentalo-universelles, étendues au monde entier ; celle d’un leadership américain, fondé sur les mêmes valeurs, mais assumant, si nécessaire, un choc de civilisations, de puissances, pour les imposer ; mais aussi, au contraire, celle de l’affirmation d’un monde « non aligné » ; voire celle d’un monde radicalement « post-occidental ».
Ces approches sont-elles antagonistes, comme semblent le montrer les réactions à la guerre en Ukraine, alternatives ou au contraire complémentaires ? Sans prendre parti, nous présentons dans cette partie les différentes grilles de lecture et ces visions contradictoires.
Au lecteur, et aux faits, de trancher.

Partie 1. La « communauté » internationale.

Ce terme chaleureux, très répandu, depuis la fondation des Nations Unies et la rédaction du préambule de sa charte, et plus encore depuis la disparition de l’Union Soviétique fin 1991, est très largement d’origine occidentale. On peut le faire remonter aux idéaux universalistes des Lumières, ou à Emmanuel Kant. C’est un occidentalisme soft : il présuppose que l’ensemble de l’Humanité avec un « H » majuscule s’est ralliée définitivement à la démocratie libérale et à l’économie de marché, mis à part quelques récalcitrants marginaux qu’il faudra sermonner, ou sanctionner, voire bombarder, mais qui ne pourront pas changer la marche inéluctable de l’Histoire vers la démocratie libérale. L’Histoire est donc finie, faute de combattants. C’était la thèse de Francis Fukuyama dans un célèbre essai de 1992 sur la « Fin de l’Histoire » et qu’il maintient peu ou prou. Cette vision est partagée, au-delà du monde occidental stricto sensu, et même au-delà du monde de l’OCDE, dans presque tous les pays du monde, par quelques dirigeants économiques et politiques, des médias, des associations, des ONG, en tout cas pendant la décennie 1990 dans la période de la mondialisation vue en Europe comme « heureuse ». Cette « communauté » est censée fonctionner sur le principe du « multilatéralisme », principe cardinal du système onusien, lequel postule que tous les États membres des Nations Unies- il y en a près de 200 -, même les plus petits, peuvent se faire entendre. Et que tous les problèmes pourraient se résoudre par la négociation. La référence à la « communauté » internationale est mise en avant en particulier quand des « Conference of the Parties » (COP) se réunissent à propos du climat ou de la biodiversité. Cette expression est devenue un tic de langage dans les médias européens ou des pays du Sud, mais elle est mise à l’épreuve par les réalités du monde de la décennie 2020 … Les États-Unis ne la conçoivent que sous leur leadership et les non-occidentaux que comme un dépassement de l’hégémonie occidentale héritée du passé, plusieurs d’entre eux déclarant agir pour créer un monde « post-occidental ».

Partie 2. Le triomphe occidental.
Il existe, notamment aux États-Unis, mais aussi au sein de l’Alliance Atlantique, un autre courant de pensée que l’on pourrait qualifier d’occidentaliste, apparemment proche du précédent, mais beaucoup plus hard, fondé sur l’idée que l’URSS a perdu et que l’Occident a gagné, non pas au profit d’une communauté internationale insaisissable, mais d’un leadership américain ou occidental. La guerre froide ne s’est pas terminée du fait de la décision des Soviétiques de supprimer le parti communiste et l’URSS : c’est l’Occident qui a gagné. Cela a été particulièrement vrai pendant la décennie 1990, l’époque de l’hyperpuissance (selon l’expression d’Hubert Védrine), voire d’une hubris américaine. C’est le moment unipolaire, que Madeleine Albright, alors Secrétaire d’État, résumait en parlant des États-Unis comme de la « nation indispensable ». Les États-Unis réalisent alors ce qu’ils portaient en eux depuis leurs origines. Le président Georges Washington, pourtant isolationniste par rapport à l’Europe, annonçait : « Les États-Unis seront le législateur du monde. » Les États-Unis ont dû se mêler des affaires du monde à cause d’Hitler, de Staline, de Ben Laden, et maintenant Poutine, Xi, les Iraniens, etc. Il y a maintenant, pour les Américains tenants de cette thèse, les États-Unis et the rest. Et c’est dans ce reste qu’a été diffusée la mondialisation (les États-Unis sont des mondialisateurs, les autres sont des mondialisés), ou plus exactement une américano-globalisation. La libéralisation et l’interconnexion de l’ensemble des marchés mondiaux (le protectionnisme devient une hantise et l’obstacle numéro un à éliminer) déclenche dans les années 1980/1990/2000 une croissance mondiale sans précédent, au prix d’inégalités croissantes et de ravages écologiques longtemps ignorés. Ils sont servis dans leurs desseins par la généralisation du globbish, sorte d’américain simplifié, dans le fonctionnement de l’économie mondialisée. Les États-Unis entendent rester, et de loin, la première puissance économique, militaire et technologique du monde. Leur budget de la défense représente près de la moitié des budgets de défense du monde entier. Ils sont déterminés à ce que la Chine ne devienne pas numéro un.
L’invasion aberrante déclenchée en Ukraine en février 2022 par Vladimir Poutine et son combat contre l’hégémonie américaine et « l’Occident collectif » sert cette vision ont remis les États-Unis et l’OTAN au centre du jeu en Europe et bouleversé la politique énergétique mondiale.

Partie 3. Le monde post-occidental « soft », les nouveaux Non-Alignés et le « Global South ».
Un certain nombre d’États contestent l’hégémonie américaine ou occidentale, résultat selon eux des siècles passés. Ils acceptent l’idée d’une « communauté » internationale, telle que définie par la charte des Nations Unies, à condition qu’elle ne soit pas déterminée par les seuls Occidentaux, ni exclusivement dominée par eux, leurs valeurs, leurs critères, leurs technologies, leurs conditionnalités démocratiques accrues, etc. À l’Assemblée générale des Nations Unies, le 2 mars 2022, puis en février 2023, une quarantaine de pays n’ont pas voulu condamner l’agression russe (140 l’ont condamné). Non pas qu’ils soient forcément pour Poutine, et encore moins pour cette guerre, mais parce qu’ils ne veulent plus avoir à se ranger dans le camp occidental. Or, ces quarante représentent démographiquement les deux tiers de l’humanité. Ils réinventent la démarche des Non-Alignés de la grande époque de Bandoeng, lorsqu’ils – Tito, Nasser, Soekarno, Nehru, Chou Enlai – ne voulaient pas avoir à choisir entre l’URSS et les États-Unis. Ils n’acceptent pas que l’Histoire soit finie, puisqu’au contraire, c’est maintenant qu’en émergeant ils recommencent à y jouer un rôle. Mais, ils ne se réclament pas non plus des avertissements de Samuel Huntington sur un possible clash des civilisations, d’autant qu’ils sont bien placés pour connaître les affrontements entre musulmans, ou en Inde, entre hindous et musulmans, ou en Afrique, etc. C’est un post-occidentalisme soft. L’avenir du monde et la gestion collective des problèmes globaux se fera évidemment avec l’Occident, et chacun de ces pays a intérêt à garder des relations étroites avec tel ou tel pays occidental, mais « l’Occident » ne pourra plus les ignorer. En tout cas, pour eux, l’Occident a perdu le monopole de la puissance, et ne doit pas le retrouver. Certains d’entre eux mettent en avant la concept de Global South, que récusent de leur côté les Occidentaux comme étant hétéroclite. Et c’est vrai que chacun de ces pays suivra d’abord ses propres intérêts.
Mais certains pays de l’ancien Sud ne se contentent pas de cette approche modérée.

Partie 4. Le monde post-occidental « hard »
Il y a une vision plus hard et offensive du monde post-occidental selon laquelle ce n’est pas seulement la fin de son monopole de la puissance qu’il s’agit, c’est bien plus la fin de la parenthèse occidentale. C’est la thèse que défend le singapourien Kishore Mahbubani, et certains penseurs chinois. Cette « parenthèse » aurait duré quatre ou cinq siècles ! Elle s’expliquerait par la formation d’états-nations puissants en Europe, par leur révolution industrielle (et donc militaire) qui leur a longtemps assuré la suprématie et l’hégémonie mondiales, leur prosélytisme et leur idéologie impériale. Pour ceux qui rejettent « l’Occident collectif », cette époque est maintenant terminée. Les classes moyennes dans les pays émergents veulent vivre « à l’occidentale », et encore, cela dépend, mais pas sous la coupe des Occidentaux. C’est la Chine, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, qui va le plus loin dans cette affirmation, proclamant que la Chine sera numéro un avant 2049, date du centenaire de la fondation de la RPC, perspective qui était jugée inéluctable dans les deux dernières décennies, et est remise en question depuis la pandémie. Non seulement la Chine dit travailler, avec ses partenaires de l’Organisation de Shanghai (Inde, Russie, Asie centrale, etc.), à un monde « post-occidental » (cf. son initiative, GSI, de sécurité mondiale, en février 2023), mais cela masque mal une volonté de leadership, voire d’hégémonie. En a-t-elle les moyens ? Cela ne va-t-il pas susciter la création d’une vaste coalition antichinoise ? Quelle sera l’issue du bras de fer Chine/États-Unis ? Quelles seront les conséquences si la Chine attaque et conquiert Taïwan ? Et si elle échoue ? Colossales, dans un cas comme dans l’autre.
Étonnamment, les penseurs actuels de l’Inde du PM Narendra Modi du parti BJP, affichent des prétentions semblables, notamment le ministre des affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar pour qui son pays doit utiliser « la puissance douce » de l’hindouisme pour initier le monde à la pensée et à la force de l’hindouisme. La Russie est, sans surprise, très « anti-occidentale » et dénonce « l’Occident global ». Ces politiques chinoises, ou ces prétentions indiennes, sont très différentes du monde post-occidental coopératif que souhaite malgré tout, par réalisme, la majorité des Non-Alignés, et des dizaines d’Émergents plus prudents.

Partie 5. Un monde chaotique ?

Il est tout à fait possible, voire probable, que ni les États-Unis, ni l’OTAN, ni l’Europe, ni la Chine ou l’OCS, ni l’Inde, ni l’Arabie, ni les nouveaux Non-Alignés, et encore moins la Russie, ne parviennent complètement à imposer leurs vues. Les États-Unis restent alors les numéros 1 mais sont confrontés au défi chinois et sont divisés en profondeur. Le mouvement woke, qui charrie toutes les névroses américaines, y fait des ravages dans l’enseignement supérieur, les médias, certaines entreprises, et les réseaux sociaux. Les Européens sont contraints, en se forçant, de raisonner en termes réalistes et géopolitiques, mais ne sont pas d’accord entre eux sur ce que cela implique. Les démocraties sont minées par la remise en cause du principe représentatif. Elles n’arrivent pas à gérer les flux migratoires, ni l’asile. Les ambitions de la Chine restent spectaculaires, mais les États-Unis réussissent à les brider, et les problèmes internes sont énormes. La coopération internationale donne quelques résultats. Le multilatéralisme fonctionne, en partie, mais il est le théâtre de la poursuite de luttes de pouvoir et d’influences et les gouvernements peinent à mettre en œuvre leurs décisions. Ces nouveaux Non-Alignés ne veulent pas retomber sous la coupe des Occidentaux, ni tomber sous celle de la Chine (ou de la Russie), mais, mises à part leur rhétorique anti-occidentale commune, ils sont en concurrence entre eux. L’Europe reste un puissant agrégat statistique mais peine à concrétiser ses bonnes intentions. Cela donne un monde instable et changeant, où les principales puissances essayent d’y imposer leur loi sans y parvenir complètement, où des pôles, changeants, et un certain nombre de moyennes puissances, essayent de tirer leur épingle du jeu et de poursuivre leurs propres objectifs de façon normalement opportuniste, et où la grande majorité des États naviguent entre tous ces écueils, tandis que des forces non-gouvernementales voient leur puissance s’accroître. D’autres pandémies ont lieu. Les mouvements migratoires s’amplifient, le droit d’asile reste massivement détourné. Avec, quand même, des Assemblées générales de l’ONU, des réunions, des sommets, des G7, des G20, des COP, qui encadrent et organisent, plus ou moins, la lutte des intérêts et des croyances et les mouvements de masse numériques, et l’obligation vitale d’écologiser tous les modes de vie et de production. L’Union européenne a précisément été conçue pour être dans ce monde-là, à l’abri de l’Alliance Atlantique, un pôle démocratique de résistance, de sécurité et de liberté. Elle y parvient moins mal qu’on ne le dit, mais ce ne sera durable que, et si, les élites dirigeantes parviennent à reconvaincre les peuples de l’utilité de l’Europe, ce qui implique de passer avec eux un vrai compromis historique.

Atlas géopolitique du monde global : 100 cartes pour comprendre un monde chaotique – 5e édition

Hubert Vedrine

Dans un monde globalisé, rien de ce qui se passe sur la planète ne peut nous être réellement étranger. Crise alimentaire, guerre en Ukraine, pandémie du Covid-19, compétitions commerciales, bras de fer sino-américain, enjeux écologiques : les multiples aspects de la géopolitique structurent notre existence.
En 100 cartes claires et détaillées, Pascal Boniface et Hubert Védrine jettent un regard inédit et englobant sur la planète, vue par ses principaux acteurs comme la Chine, les États-Unis, l’Europe, mais aussi l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Indonésie… Avec la clarté et les qualités pédagogiques qui leur sont reconnues, ils décryptent un monde complexe qu’ils rendent accessible à tous et montrent qu’une des clés de l’avenir est de prendre en compte la diversité des points de vue selon les pays et les peuples. La remarquable cartographie de Jean-Pierre Magnier renforce la limpidité de leur propos.
Salué par la critique et immédiatement adopté par le public dès sa première édition, l’Atlas géopolitique du monde global s’affirme comme une référence désormais incontestable.


Les diverses visions du monde global

Depuis la disparition de l’URSS et au sein du monde dit « global », plusieurs visions s’affrontent, différentes ou antagonistes : celle d’une « communauté » internationale harmonieuse et démocratique fondée sur les valeurs occidentalo-universelles, étendues au monde entier ; celle d’un leadership américain, fondé sur les mêmes valeurs, mais assumant, si nécessaire, un choc de civilisations, de puissances, pour les imposer ; mais aussi, au contraire, celle de l’affirmation d’un monde « non aligné » ; voire celle d’un monde radicalement « post-occidental ».
Ces approches sont-elles antagonistes, comme semblent le montrer les réactions à la guerre en Ukraine, alternatives ou au contraire complémentaires ? Sans prendre parti, nous présentons dans cette partie les différentes grilles de lecture et ces visions contradictoires.
Au lecteur, et aux faits, de trancher.

Partie 1. La « communauté » internationale.

Ce terme chaleureux, très répandu, depuis la fondation des Nations Unies et la rédaction du préambule de sa charte, et plus encore depuis la disparition de l’Union Soviétique fin 1991, est très largement d’origine occidentale. On peut le faire remonter aux idéaux universalistes des Lumières, ou à Emmanuel Kant. C’est un occidentalisme soft : il présuppose que l’ensemble de l’Humanité avec un « H » majuscule s’est ralliée définitivement à la démocratie libérale et à l’économie de marché, mis à part quelques récalcitrants marginaux qu’il faudra sermonner, ou sanctionner, voire bombarder, mais qui ne pourront pas changer la marche inéluctable de l’Histoire vers la démocratie libérale. L’Histoire est donc finie, faute de combattants. C’était la thèse de Francis Fukuyama dans un célèbre essai de 1992 sur la « Fin de l’Histoire » et qu’il maintient peu ou prou. Cette vision est partagée, au-delà du monde occidental stricto sensu, et même au-delà du monde de l’OCDE, dans presque tous les pays du monde, par quelques dirigeants économiques et politiques, des médias, des associations, des ONG, en tout cas pendant la décennie 1990 dans la période de la mondialisation vue en Europe comme « heureuse ». Cette « communauté » est censée fonctionner sur le principe du « multilatéralisme », principe cardinal du système onusien, lequel postule que tous les États membres des Nations Unies- il y en a près de 200 -, même les plus petits, peuvent se faire entendre. Et que tous les problèmes pourraient se résoudre par la négociation. La référence à la « communauté » internationale est mise en avant en particulier quand des « Conference of the Parties » (COP) se réunissent à propos du climat ou de la biodiversité. Cette expression est devenue un tic de langage dans les médias européens ou des pays du Sud, mais elle est mise à l’épreuve par les réalités du monde de la décennie 2020 … Les États-Unis ne la conçoivent que sous leur leadership et les non-occidentaux que comme un dépassement de l’hégémonie occidentale héritée du passé, plusieurs d’entre eux déclarant agir pour créer un monde « post-occidental ».

Partie 2. Le triomphe occidental.
Il existe, notamment aux États-Unis, mais aussi au sein de l’Alliance Atlantique, un autre courant de pensée que l’on pourrait qualifier d’occidentaliste, apparemment proche du précédent, mais beaucoup plus hard, fondé sur l’idée que l’URSS a perdu et que l’Occident a gagné, non pas au profit d’une communauté internationale insaisissable, mais d’un leadership américain ou occidental. La guerre froide ne s’est pas terminée du fait de la décision des Soviétiques de supprimer le parti communiste et l’URSS : c’est l’Occident qui a gagné. Cela a été particulièrement vrai pendant la décennie 1990, l’époque de l’hyperpuissance (selon l’expression d’Hubert Védrine), voire d’une hubris américaine. C’est le moment unipolaire, que Madeleine Albright, alors Secrétaire d’État, résumait en parlant des États-Unis comme de la « nation indispensable ». Les États-Unis réalisent alors ce qu’ils portaient en eux depuis leurs origines. Le président Georges Washington, pourtant isolationniste par rapport à l’Europe, annonçait : « Les États-Unis seront le législateur du monde. » Les États-Unis ont dû se mêler des affaires du monde à cause d’Hitler, de Staline, de Ben Laden, et maintenant Poutine, Xi, les Iraniens, etc. Il y a maintenant, pour les Américains tenants de cette thèse, les États-Unis et the rest. Et c’est dans ce reste qu’a été diffusée la mondialisation (les États-Unis sont des mondialisateurs, les autres sont des mondialisés), ou plus exactement une américano-globalisation. La libéralisation et l’interconnexion de l’ensemble des marchés mondiaux (le protectionnisme devient une hantise et l’obstacle numéro un à éliminer) déclenche dans les années 1980/1990/2000 une croissance mondiale sans précédent, au prix d’inégalités croissantes et de ravages écologiques longtemps ignorés. Ils sont servis dans leurs desseins par la généralisation du globbish, sorte d’américain simplifié, dans le fonctionnement de l’économie mondialisée. Les États-Unis entendent rester, et de loin, la première puissance économique, militaire et technologique du monde. Leur budget de la défense représente près de la moitié des budgets de défense du monde entier. Ils sont déterminés à ce que la Chine ne devienne pas numéro un.
L’invasion aberrante déclenchée en Ukraine en février 2022 par Vladimir Poutine et son combat contre l’hégémonie américaine et « l’Occident collectif » sert cette vision ont remis les États-Unis et l’OTAN au centre du jeu en Europe et bouleversé la politique énergétique mondiale.

Partie 3. Le monde post-occidental « soft », les nouveaux Non-Alignés et le « Global South ».
Un certain nombre d’États contestent l’hégémonie américaine ou occidentale, résultat selon eux des siècles passés. Ils acceptent l’idée d’une « communauté » internationale, telle que définie par la charte des Nations Unies, à condition qu’elle ne soit pas déterminée par les seuls Occidentaux, ni exclusivement dominée par eux, leurs valeurs, leurs critères, leurs technologies, leurs conditionnalités démocratiques accrues, etc. À l’Assemblée générale des Nations Unies, le 2 mars 2022, puis en février 2023, une quarantaine de pays n’ont pas voulu condamner l’agression russe (140 l’ont condamné). Non pas qu’ils soient forcément pour Poutine, et encore moins pour cette guerre, mais parce qu’ils ne veulent plus avoir à se ranger dans le camp occidental. Or, ces quarante représentent démographiquement les deux tiers de l’humanité. Ils réinventent la démarche des Non-Alignés de la grande époque de Bandoeng, lorsqu’ils – Tito, Nasser, Soekarno, Nehru, Chou Enlai – ne voulaient pas avoir à choisir entre l’URSS et les États-Unis. Ils n’acceptent pas que l’Histoire soit finie, puisqu’au contraire, c’est maintenant qu’en émergeant ils recommencent à y jouer un rôle. Mais, ils ne se réclament pas non plus des avertissements de Samuel Huntington sur un possible clash des civilisations, d’autant qu’ils sont bien placés pour connaître les affrontements entre musulmans, ou en Inde, entre hindous et musulmans, ou en Afrique, etc. C’est un post-occidentalisme soft. L’avenir du monde et la gestion collective des problèmes globaux se fera évidemment avec l’Occident, et chacun de ces pays a intérêt à garder des relations étroites avec tel ou tel pays occidental, mais « l’Occident » ne pourra plus les ignorer. En tout cas, pour eux, l’Occident a perdu le monopole de la puissance, et ne doit pas le retrouver. Certains d’entre eux mettent en avant la concept de Global South, que récusent de leur côté les Occidentaux comme étant hétéroclite. Et c’est vrai que chacun de ces pays suivra d’abord ses propres intérêts.
Mais certains pays de l’ancien Sud ne se contentent pas de cette approche modérée.

Partie 4. Le monde post-occidental « hard »
Il y a une vision plus hard et offensive du monde post-occidental selon laquelle ce n’est pas seulement la fin de son monopole de la puissance qu’il s’agit, c’est bien plus la fin de la parenthèse occidentale. C’est la thèse que défend le singapourien Kishore Mahbubani, et certains penseurs chinois. Cette « parenthèse » aurait duré quatre ou cinq siècles ! Elle s’expliquerait par la formation d’états-nations puissants en Europe, par leur révolution industrielle (et donc militaire) qui leur a longtemps assuré la suprématie et l’hégémonie mondiales, leur prosélytisme et leur idéologie impériale. Pour ceux qui rejettent « l’Occident collectif », cette époque est maintenant terminée. Les classes moyennes dans les pays émergents veulent vivre « à l’occidentale », et encore, cela dépend, mais pas sous la coupe des Occidentaux. C’est la Chine, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, qui va le plus loin dans cette affirmation, proclamant que la Chine sera numéro un avant 2049, date du centenaire de la fondation de la RPC, perspective qui était jugée inéluctable dans les deux dernières décennies, et est remise en question depuis la pandémie. Non seulement la Chine dit travailler, avec ses partenaires de l’Organisation de Shanghai (Inde, Russie, Asie centrale, etc.), à un monde « post-occidental » (cf. son initiative, GSI, de sécurité mondiale, en février 2023), mais cela masque mal une volonté de leadership, voire d’hégémonie. En a-t-elle les moyens ? Cela ne va-t-il pas susciter la création d’une vaste coalition antichinoise ? Quelle sera l’issue du bras de fer Chine/États-Unis ? Quelles seront les conséquences si la Chine attaque et conquiert Taïwan ? Et si elle échoue ? Colossales, dans un cas comme dans l’autre.
Étonnamment, les penseurs actuels de l’Inde du PM Narendra Modi du parti BJP, affichent des prétentions semblables, notamment le ministre des affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar pour qui son pays doit utiliser « la puissance douce » de l’hindouisme pour initier le monde à la pensée et à la force de l’hindouisme. La Russie est, sans surprise, très « anti-occidentale » et dénonce « l’Occident global ». Ces politiques chinoises, ou ces prétentions indiennes, sont très différentes du monde post-occidental coopératif que souhaite malgré tout, par réalisme, la majorité des Non-Alignés, et des dizaines d’Émergents plus prudents.

Partie 5. Un monde chaotique ?

Il est tout à fait possible, voire probable, que ni les États-Unis, ni l’OTAN, ni l’Europe, ni la Chine ou l’OCS, ni l’Inde, ni l’Arabie, ni les nouveaux Non-Alignés, et encore moins la Russie, ne parviennent complètement à imposer leurs vues. Les États-Unis restent alors les numéros 1 mais sont confrontés au défi chinois et sont divisés en profondeur. Le mouvement woke, qui charrie toutes les névroses américaines, y fait des ravages dans l’enseignement supérieur, les médias, certaines entreprises, et les réseaux sociaux. Les Européens sont contraints, en se forçant, de raisonner en termes réalistes et géopolitiques, mais ne sont pas d’accord entre eux sur ce que cela implique. Les démocraties sont minées par la remise en cause du principe représentatif. Elles n’arrivent pas à gérer les flux migratoires, ni l’asile. Les ambitions de la Chine restent spectaculaires, mais les États-Unis réussissent à les brider, et les problèmes internes sont énormes. La coopération internationale donne quelques résultats. Le multilatéralisme fonctionne, en partie, mais il est le théâtre de la poursuite de luttes de pouvoir et d’influences et les gouvernements peinent à mettre en œuvre leurs décisions. Ces nouveaux Non-Alignés ne veulent pas retomber sous la coupe des Occidentaux, ni tomber sous celle de la Chine (ou de la Russie), mais, mises à part leur rhétorique anti-occidentale commune, ils sont en concurrence entre eux. L’Europe reste un puissant agrégat statistique mais peine à concrétiser ses bonnes intentions. Cela donne un monde instable et changeant, où les principales puissances essayent d’y imposer leur loi sans y parvenir complètement, où des pôles, changeants, et un certain nombre de moyennes puissances, essayent de tirer leur épingle du jeu et de poursuivre leurs propres objectifs de façon normalement opportuniste, et où la grande majorité des États naviguent entre tous ces écueils, tandis que des forces non-gouvernementales voient leur puissance s’accroître. D’autres pandémies ont lieu. Les mouvements migratoires s’amplifient, le droit d’asile reste massivement détourné. Avec, quand même, des Assemblées générales de l’ONU, des réunions, des sommets, des G7, des G20, des COP, qui encadrent et organisent, plus ou moins, la lutte des intérêts et des croyances et les mouvements de masse numériques, et l’obligation vitale d’écologiser tous les modes de vie et de production. L’Union européenne a précisément été conçue pour être dans ce monde-là, à l’abri de l’Alliance Atlantique, un pôle démocratique de résistance, de sécurité et de liberté. Elle y parvient moins mal qu’on ne le dit, mais ce ne sera durable que, et si, les élites dirigeantes parviennent à reconvaincre les peuples de l’utilité de l’Europe, ce qui implique de passer avec eux un vrai compromis historique.

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18/09/2023