«L’époque d’un Occident qui impose sa morale est révolue»

Par Eugénie Boilait

ENTRETIEN – Dans son nouvel ouvrage, Après l’Occident ?, coécrit avec l’anthropologue Maurice Godelier, l’ancien ministre estime que les pays occidentaux, dans ce nouveau «désordre mondial», doivent renoncer au prosélytisme qui les caractérise depuis toujours et qui ne fonctionne guère plus.

LE FIGARO. – Pourquoi avoir écrit cet ouvrage ?

Hubert VÉDRINE. – Il y a trois ans, Maurice Godelier, après Lévi-Strauss notre grand anthropologue, a pris contact avec moi. Nos parcours sont très différents, me dit-il, mais j’arrive à la même conclusion : l’Occident ne peut plus imposer ses « valeurs ». Le point de départ de notre conversation n’était donc pas la situation actuelle : mais quel est l’avenir de l’Occident, qui a toujours été intrinsèquement prosélyte ?

Vous présentez, au début de votre ouvrage, l’Occident comme une « évidence géopolitique » depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : cette évidence s’est-elle envolée ?

C’est ce qu’on va voir, cela va dépendre des États-Unis, et plus encore de nous, les Européens. Il faut distinguer plusieurs époques dans « l’Occident ». D’abord les origines, c’est-à-dire l’Empire romain « d’Occident », devenu par la suite la chrétienté médiévale, elle-même profondément transformée quelques siècles plus tard par la sécularisation de ses valeurs par les Lumières. Vient ensuite l’époque coloniale, durant laquelle l’Europe, qui pense avoir « un devoir de civilisation », même s’il y a d’autres motivations, colonise les trois quarts du monde. Il faut avoir ces antécédents en tête pour comprendre le prosélytisme, l’esprit missionnaire ou d’ingérence qui sont encore bien vivants dans une partie des élites françaises et européennes.

« L’Occident géopolitique » lui, est fondé contre Hitler par Roosevelt et Churchill, avec la charte de l’Atlantique de 1941, puis consolidé contre Staline par Truman avec le traité de l’Atlantique Nord et l’Alliance de 1949. Cela a duré jusqu’à… Biden. Quand l’URSS a disparu en 1991, les Européens ont vraiment cru à la « communauté internationale », à l’universalisme de leurs valeurs, et à tout le reste. Les Américains, eux, pensaient avoir gagné : l’hyperpuissance. Et notre thèse est de dire que nous arrivons peut-être à la fin de ce fameux Occident géopolitique. D’ailleurs, pour décrire la relation entre l’Europe et les États-Unis, j’utilise depuis longtemps déjà l’image de « cousins issus de germain », une relation qui se distancie, avant les chocs actuels.

Le rapport de force était quand même là, implicite. Mais avec Trump, c’est devenu explicite, et sans masque. Maurice Godelier et moi estimons qu’il s’agit d’un changement d’époque, pas seulement d’un tournant. Nous nous retrouvons alliés (?) avec une Amérique brutale, expansionniste, mercantiliste, unilatéraliste, celle du XIXe. C’est très difficile à admettre pour les Européens, qui ont vraiment cru, eux, à un monde post-historique et post-tragique, un monde qu’aujourd’hui Trump ignore, balaye, tourne en dérision, et combat. Nous parlons d’un véritable schisme.

Revenons aux origines. L’Occident et la chrétienté se sont façonnés l’un et l’autre, expliquez-vous. Pourquoi cette ascendance chrétienne et millénaire vous intéresse-t-elle ?

Parce que c’est une clé ! Certes, dans la chrétienté médiévale, il n’y a pas encore l’idée moderne d’universel, mais quand même catholicus, du grec katholikos, qui signifie « général, universel ». Je ne veux pas faire de la pédanterie théologique mais il me semble qu’à l’origine du christianisme, et donc de nous, il y a cette mission « Allez évangéliser toutes les nations  ». Pour moi, il y a un lien entre ce message-là et ses descendants : « allez démocratiser », « allez droit-de-l’hommiser » (voire ces dernières années dans certaines visions radicales « allez wokiser »). Le militant européen d’ONG, même s’il ne le sait pas, s’inscrit dans cette histoire. D’où la place dans nos entretiens de la question des relations de l’Occident avec les « autres ». L’autre élément chrétien qui, il me semble, a survécu, est la propension à la repentance. Je suis pour la vérité sur l’Histoire, laquelle regorge d’horreurs, mais la repentance mémorielle instrumentalisée uniquement dans quelques anciens pays dominateurs, qui ne le sont plus, ne règle rien sur le fond. Prétend-on que la responsabilité est transmissible ? Ainsi, le concept du péché originel, comme celui de la mission, circule comme une eau souterraine dans notre monde déchristianisé. Les politiques étrangères des pays occidentaux sont confrontées en permanence à ce dilemme : est-ce qu’elles doivent défendre des intérêts, ou propager des valeurs ?

L’Europe a-t-elle été la seule à formuler des idées véritablement universelles, en cela qu’elles pouvaient s’appliquer à tous les hommes ?

Non, mais comme le dit très bien Maurice Godelier, ce sont les Européens qui l’ont conçu et formulé le plus clairement. Combiné à la révolution industrielle, cela a tout changé ! Nous vivons sur la base de ces valeurs. Mais vouloir les imposer aux autres, c’est autre chose ! Dans nos fameuses valeurs universelles, les autres (les peuples du « Sud global ») souhaitent la démocratie et les droits de l’homme, mais pas notre prosélytisme ! Or les politiques étrangères des pays occidentaux sont confrontées en permanence à ce dilemme : est-ce qu’elles doivent défendre des intérêts, ou propager des valeurs ? Sans doute les deux… En tout cas, il ne s’agit pas de savoir si c’est bien ou mal, heureux ou regrettable, mais de constater que cette époque prosélyte est révolue. Maurice Godelier et moi sommes d’accord sur ce point : ça ne fonctionne plus. Dès lors, que faisons-nous, nous, les Européens ?

«  Nous sommes souvent un modèle à imiter et en même temps à rejeter  » , résume Maurice Godelier dans l’ouvrage en parlant des pays non-occidentaux. Comment expliquer ce paradoxe ?

La colonisation a entraîné partout, inévitablement, des réactions anticoloniales, des résistances, etc. Certains Européens interprètent comme un ralliement à nos « valeurs » que les peuples du « Sud global » veuillent vivre comme nous : démocratie, liberté, sécurité, niveau de vie, avenir pour les enfants, hôpitaux corrects, etc. Ce n’est pas faux, mais ils veulent le réaliser par eux-mêmes, et pas sous notre tutelle. Leurs aspirations ne nous confèrent aucune autorité sur eux. Il faut faire attention à cette confusion. Et d’ailleurs, est-ce qu’ils veulent transposer chez eux toutes les versions récentes de nos démocraties ? Non. Est-ce qu’ils veulent transposer l’État de droit tel qu’on le complexifie sans arrêt en Europe depuis dix, vingt, trente ans ? Non. Mais les bases, oui.

Quel est donc l’avenir de l’Occident ?

Plusieurs scénarios sont possibles. Le premier : beaucoup d’Européens pensant comme Trump et Vance que l’Europe est menacée par l’immigration incontrôlée et le wokisme, l’Occident tout entier, y compris l’Europe, est trumpisé durablement. Deuxièmement : au contraire, les Européens rejettent ce destin, réveillent et métamorphosent l’Europe et reprennent le flambeau. C’est un Occident à l’européenne. Dernier scénario : les États-Unis et l’Europe évoluent chacun de leur côté, de façon de plus en plus divergente. Il n’y a plus d’alliance ni donc d’Occident géopolitique. Bien sûr, il faudrait donner la priorité au scénario européen. Il faut alors résoudre deux problèmes. La défense d’abord. Si la protection américaine, obtenue par les Européens, et maintenue pendant plus de soixante-dix ans, n’est vraiment plus assurée, on ne la remplacera pas par des slogans mais en donnant un vrai contenu militaire à ce pilier européen, en créant un état-major (dirigé par qui ?), et en décidant qui aurait l’autorité légitime pour donner les ordres. Évidemment, pas la Commission.

D’autre part, tout l’entretien entre Maurice Godelier et moi tourne autour de l’idée que l’Occident issu de l’Europe est consubstantiellement missionnaire, le reste du monde ne l’accepte plus. D’où la réflexion que nous lançons : peut-on concevoir une Europe redressée, exemplaire, rayonnante, mais pas prosélyte ni interventionniste ?

«L’époque d’un Occident qui impose sa morale est révolue»

Hubert Vedrine

Par Eugénie Boilait

ENTRETIEN – Dans son nouvel ouvrage, Après l’Occident ?, coécrit avec l’anthropologue Maurice Godelier, l’ancien ministre estime que les pays occidentaux, dans ce nouveau «désordre mondial», doivent renoncer au prosélytisme qui les caractérise depuis toujours et qui ne fonctionne guère plus.

LE FIGARO. – Pourquoi avoir écrit cet ouvrage ?

Hubert VÉDRINE. – Il y a trois ans, Maurice Godelier, après Lévi-Strauss notre grand anthropologue, a pris contact avec moi. Nos parcours sont très différents, me dit-il, mais j’arrive à la même conclusion : l’Occident ne peut plus imposer ses « valeurs ». Le point de départ de notre conversation n’était donc pas la situation actuelle : mais quel est l’avenir de l’Occident, qui a toujours été intrinsèquement prosélyte ?

Vous présentez, au début de votre ouvrage, l’Occident comme une « évidence géopolitique » depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : cette évidence s’est-elle envolée ?

C’est ce qu’on va voir, cela va dépendre des États-Unis, et plus encore de nous, les Européens. Il faut distinguer plusieurs époques dans « l’Occident ». D’abord les origines, c’est-à-dire l’Empire romain « d’Occident », devenu par la suite la chrétienté médiévale, elle-même profondément transformée quelques siècles plus tard par la sécularisation de ses valeurs par les Lumières. Vient ensuite l’époque coloniale, durant laquelle l’Europe, qui pense avoir « un devoir de civilisation », même s’il y a d’autres motivations, colonise les trois quarts du monde. Il faut avoir ces antécédents en tête pour comprendre le prosélytisme, l’esprit missionnaire ou d’ingérence qui sont encore bien vivants dans une partie des élites françaises et européennes.

« L’Occident géopolitique » lui, est fondé contre Hitler par Roosevelt et Churchill, avec la charte de l’Atlantique de 1941, puis consolidé contre Staline par Truman avec le traité de l’Atlantique Nord et l’Alliance de 1949. Cela a duré jusqu’à… Biden. Quand l’URSS a disparu en 1991, les Européens ont vraiment cru à la « communauté internationale », à l’universalisme de leurs valeurs, et à tout le reste. Les Américains, eux, pensaient avoir gagné : l’hyperpuissance. Et notre thèse est de dire que nous arrivons peut-être à la fin de ce fameux Occident géopolitique. D’ailleurs, pour décrire la relation entre l’Europe et les États-Unis, j’utilise depuis longtemps déjà l’image de « cousins issus de germain », une relation qui se distancie, avant les chocs actuels.

Le rapport de force était quand même là, implicite. Mais avec Trump, c’est devenu explicite, et sans masque. Maurice Godelier et moi estimons qu’il s’agit d’un changement d’époque, pas seulement d’un tournant. Nous nous retrouvons alliés (?) avec une Amérique brutale, expansionniste, mercantiliste, unilatéraliste, celle du XIXe. C’est très difficile à admettre pour les Européens, qui ont vraiment cru, eux, à un monde post-historique et post-tragique, un monde qu’aujourd’hui Trump ignore, balaye, tourne en dérision, et combat. Nous parlons d’un véritable schisme.

Revenons aux origines. L’Occident et la chrétienté se sont façonnés l’un et l’autre, expliquez-vous. Pourquoi cette ascendance chrétienne et millénaire vous intéresse-t-elle ?

Parce que c’est une clé ! Certes, dans la chrétienté médiévale, il n’y a pas encore l’idée moderne d’universel, mais quand même catholicus, du grec katholikos, qui signifie « général, universel ». Je ne veux pas faire de la pédanterie théologique mais il me semble qu’à l’origine du christianisme, et donc de nous, il y a cette mission « Allez évangéliser toutes les nations  ». Pour moi, il y a un lien entre ce message-là et ses descendants : « allez démocratiser », « allez droit-de-l’hommiser » (voire ces dernières années dans certaines visions radicales « allez wokiser »). Le militant européen d’ONG, même s’il ne le sait pas, s’inscrit dans cette histoire. D’où la place dans nos entretiens de la question des relations de l’Occident avec les « autres ». L’autre élément chrétien qui, il me semble, a survécu, est la propension à la repentance. Je suis pour la vérité sur l’Histoire, laquelle regorge d’horreurs, mais la repentance mémorielle instrumentalisée uniquement dans quelques anciens pays dominateurs, qui ne le sont plus, ne règle rien sur le fond. Prétend-on que la responsabilité est transmissible ? Ainsi, le concept du péché originel, comme celui de la mission, circule comme une eau souterraine dans notre monde déchristianisé. Les politiques étrangères des pays occidentaux sont confrontées en permanence à ce dilemme : est-ce qu’elles doivent défendre des intérêts, ou propager des valeurs ?

L’Europe a-t-elle été la seule à formuler des idées véritablement universelles, en cela qu’elles pouvaient s’appliquer à tous les hommes ?

Non, mais comme le dit très bien Maurice Godelier, ce sont les Européens qui l’ont conçu et formulé le plus clairement. Combiné à la révolution industrielle, cela a tout changé ! Nous vivons sur la base de ces valeurs. Mais vouloir les imposer aux autres, c’est autre chose ! Dans nos fameuses valeurs universelles, les autres (les peuples du « Sud global ») souhaitent la démocratie et les droits de l’homme, mais pas notre prosélytisme ! Or les politiques étrangères des pays occidentaux sont confrontées en permanence à ce dilemme : est-ce qu’elles doivent défendre des intérêts, ou propager des valeurs ? Sans doute les deux… En tout cas, il ne s’agit pas de savoir si c’est bien ou mal, heureux ou regrettable, mais de constater que cette époque prosélyte est révolue. Maurice Godelier et moi sommes d’accord sur ce point : ça ne fonctionne plus. Dès lors, que faisons-nous, nous, les Européens ?

«  Nous sommes souvent un modèle à imiter et en même temps à rejeter  » , résume Maurice Godelier dans l’ouvrage en parlant des pays non-occidentaux. Comment expliquer ce paradoxe ?

La colonisation a entraîné partout, inévitablement, des réactions anticoloniales, des résistances, etc. Certains Européens interprètent comme un ralliement à nos « valeurs » que les peuples du « Sud global » veuillent vivre comme nous : démocratie, liberté, sécurité, niveau de vie, avenir pour les enfants, hôpitaux corrects, etc. Ce n’est pas faux, mais ils veulent le réaliser par eux-mêmes, et pas sous notre tutelle. Leurs aspirations ne nous confèrent aucune autorité sur eux. Il faut faire attention à cette confusion. Et d’ailleurs, est-ce qu’ils veulent transposer chez eux toutes les versions récentes de nos démocraties ? Non. Est-ce qu’ils veulent transposer l’État de droit tel qu’on le complexifie sans arrêt en Europe depuis dix, vingt, trente ans ? Non. Mais les bases, oui.

Quel est donc l’avenir de l’Occident ?

Plusieurs scénarios sont possibles. Le premier : beaucoup d’Européens pensant comme Trump et Vance que l’Europe est menacée par l’immigration incontrôlée et le wokisme, l’Occident tout entier, y compris l’Europe, est trumpisé durablement. Deuxièmement : au contraire, les Européens rejettent ce destin, réveillent et métamorphosent l’Europe et reprennent le flambeau. C’est un Occident à l’européenne. Dernier scénario : les États-Unis et l’Europe évoluent chacun de leur côté, de façon de plus en plus divergente. Il n’y a plus d’alliance ni donc d’Occident géopolitique. Bien sûr, il faudrait donner la priorité au scénario européen. Il faut alors résoudre deux problèmes. La défense d’abord. Si la protection américaine, obtenue par les Européens, et maintenue pendant plus de soixante-dix ans, n’est vraiment plus assurée, on ne la remplacera pas par des slogans mais en donnant un vrai contenu militaire à ce pilier européen, en créant un état-major (dirigé par qui ?), et en décidant qui aurait l’autorité légitime pour donner les ordres. Évidemment, pas la Commission.

D’autre part, tout l’entretien entre Maurice Godelier et moi tourne autour de l’idée que l’Occident issu de l’Europe est consubstantiellement missionnaire, le reste du monde ne l’accepte plus. D’où la réflexion que nous lançons : peut-on concevoir une Europe redressée, exemplaire, rayonnante, mais pas prosélyte ni interventionniste ?

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16/02/2026