Hubert Védrine, ancien patron du Quay d’Orsay, revient sur le début de la conférence de l’ONU sur le racisme

Q: Durban II illustre t elle l’affrontement entre deux conceptions opposées des droits de l’homme?

Hubert Védrine. C’est un temps fort dans un bras de fer plus général entre les occidentaux et les autres autant géopolitique qu’idéologique, pas seulement sur les droits de l’homme, même si c’est un domaine très sensible et très symbolique. Il porte sur la légitimité du milliard d’occidentaux à imposer leurs conceptions aux quelque 5,5 milliards de non occidentaux, dans ce domaine comme dans les autres. Cela était déjà évident, et préoccupant, depuis des années, contredisant les illusions nourries par nous après la fin de l’URSS. Les occidentaux n’ont pas voulu voir ce problème, enivrés par l’«ubris» de leur victoire mais aussi en raison de leurs sincères convictions universalistes et de la lutte contre le relativisme. Je suis moi même le contraire d’un relativiste. La difficulté sur laquelle j’attire l’attention est autre: c’est celle des limites du prosélytisme droits de l’hommiste par le même occident qui a colonisé le monde pendant plus de trois siècles, ce que nous sommes les seuls à avoir oublié. Quelle est sa légitimité pour imposer ses conceptions à cet autre monde qui émerge, même s’il prétend parler au nom de la «communauté» internationale? Si l’on constate que nos valeurs occidentales/universelles ne sont pas universellement considérées comme universelles, il faut alors s’y prendre autrement.

Q: Comment agir sur le terrain des droits de l’homme face à cette majorité automatique anti-occidentale?

H.V. En cassant les mécanismes et les engrenages qui structurent ce bloc contre bloc: occidentaux contre non occidentaux et tout particulièrement occident contre islam et en bâtissant une nouvelle majorité qui transcende ce clivage grâce à une politique étrangère occidentale différente. Cet antagonisme se nourrit certes de la rhétorique d’organisations comme l’Organisation pour la Conférence Islamique ou de médias arabo/islamiques mais il a été aussi envenimé pendant huit ans par l’administration Bush, et cela c’est notre responsabilité.
Beaucoup de ceux qui prétendaient refuser la «théorie» du clash des civilisations se sont en fait inscrits dans cette approche et l’ont alimentée. Barack Obama est porteur d’un immense espoir mais il n’a pas encore eu le temps de désamorcer l’ensemble des bombes à retardement dont il a hérité: la rhétorique manichéenne globale et les conflits, en premier lieu celui du Proche-Orient. Avec lui l’Occident redeviendra plus universel et moins occidentaliste. Mais il y a aussi dans le monde bien des forces hostiles à cette réorientation américaine dont bien sûr Mahmoud Ahmadinedjad et tous les extrémistes musulmans mais aussi les nationalistes russes ou chinois, la droite israélienne et tant d’autres, y compris aux Etats-Unis. Pour désagréger ce bloc adverse, les occidentaux disposent de gigantesques leviers s’ils sont bien employés.

Par exemple: si Obama continue à parler comme il l’a fait depuis la Turquie, s’il réussit à changer l’Iran, s’il obtient un règlement de paix équitable au Proche-Orient, tout cela finira par changer la donne globale. Il faut l’aider, alors que certains pays européens dont la France donnent l’impression de traîner les pieds sur l’Iran. Tant que cela n’aura pas été fait toute réunion onusienne restera caricaturale, et sera prise en otage.
Aujourd’hui il serait impossible d’y faire adopter à l’unanimité la déclaration universelle des droits de l’homme votée en 1948! C’est le paradoxe de cette notion «d’universel».

Q: Les nombreux pays qui ont applaudi lundi le discours d’Ahmadinedjad sont ils tous antisémites et antioccidentaux?

H.V. Bien sûr que non. Les iraniens eux-mêmes ne le sont pas. Ils sont même fascinés par l’Amérique.
Si le président iranien a obtenu un tel succès d’estrade, révoltant à nos yeux, c’est parce que le ressentiment accumulé contre l’occident reste très enraciné et que le conflit du proche Orient continue de tout empoisonner. En attendant qu’une nouvelle politique occidentale envers l’Iran ait produit ses effets, il faut je crois déjouer la tactique d’Ahmadinedjad qui se livre périodiquement à des provocations délibérées, surtout en période électorale. Il mise sciemment sur les réactions indignées des occidentaux pour se poser en leader des musulmans et des opprimés face à l’Occident et afin de renforcer sa popularité interne. Stratégie assez semblable à celle de Jean-Marie Le Pen. Privons-le de cet effet facile. Au lieu de hurler et de tomber dans ses pièges mieux vaut je crois tenter de le ridiculiser et de le minimiser, y compris vis-à-vis de son opinion interne. En soulignant qu’on ne peut croire qu’un tel personnage représente le grand peuple iranien. En maintenant les ouvertures qui le gênent. Et en ne désertant pas le terrain onusien, ce qui serait un aveu de faiblesse.

Hubert Védrine, ancien patron du Quay d’Orsay, revient sur le début de la conférence de l’ONU sur le racisme

Hubert Vedrine

Hubert Védrine, ancien patron du Quay d’Orsay, revient sur le début de la conférence de l’ONU sur le racisme

Q: Durban II illustre t elle l’affrontement entre deux conceptions opposées des droits de l’homme?

Hubert Védrine. C’est un temps fort dans un bras de fer plus général entre les occidentaux et les autres autant géopolitique qu’idéologique, pas seulement sur les droits de l’homme, même si c’est un domaine très sensible et très symbolique. Il porte sur la légitimité du milliard d’occidentaux à imposer leurs conceptions aux quelque 5,5 milliards de non occidentaux, dans ce domaine comme dans les autres. Cela était déjà évident, et préoccupant, depuis des années, contredisant les illusions nourries par nous après la fin de l’URSS. Les occidentaux n’ont pas voulu voir ce problème, enivrés par l’«ubris» de leur victoire mais aussi en raison de leurs sincères convictions universalistes et de la lutte contre le relativisme. Je suis moi même le contraire d’un relativiste. La difficulté sur laquelle j’attire l’attention est autre: c’est celle des limites du prosélytisme droits de l’hommiste par le même occident qui a colonisé le monde pendant plus de trois siècles, ce que nous sommes les seuls à avoir oublié. Quelle est sa légitimité pour imposer ses conceptions à cet autre monde qui émerge, même s’il prétend parler au nom de la «communauté» internationale? Si l’on constate que nos valeurs occidentales/universelles ne sont pas universellement considérées comme universelles, il faut alors s’y prendre autrement.

Q: Comment agir sur le terrain des droits de l’homme face à cette majorité automatique anti-occidentale?

H.V. En cassant les mécanismes et les engrenages qui structurent ce bloc contre bloc: occidentaux contre non occidentaux et tout particulièrement occident contre islam et en bâtissant une nouvelle majorité qui transcende ce clivage grâce à une politique étrangère occidentale différente. Cet antagonisme se nourrit certes de la rhétorique d’organisations comme l’Organisation pour la Conférence Islamique ou de médias arabo/islamiques mais il a été aussi envenimé pendant huit ans par l’administration Bush, et cela c’est notre responsabilité.
Beaucoup de ceux qui prétendaient refuser la «théorie» du clash des civilisations se sont en fait inscrits dans cette approche et l’ont alimentée. Barack Obama est porteur d’un immense espoir mais il n’a pas encore eu le temps de désamorcer l’ensemble des bombes à retardement dont il a hérité: la rhétorique manichéenne globale et les conflits, en premier lieu celui du Proche-Orient. Avec lui l’Occident redeviendra plus universel et moins occidentaliste. Mais il y a aussi dans le monde bien des forces hostiles à cette réorientation américaine dont bien sûr Mahmoud Ahmadinedjad et tous les extrémistes musulmans mais aussi les nationalistes russes ou chinois, la droite israélienne et tant d’autres, y compris aux Etats-Unis. Pour désagréger ce bloc adverse, les occidentaux disposent de gigantesques leviers s’ils sont bien employés.

Par exemple: si Obama continue à parler comme il l’a fait depuis la Turquie, s’il réussit à changer l’Iran, s’il obtient un règlement de paix équitable au Proche-Orient, tout cela finira par changer la donne globale. Il faut l’aider, alors que certains pays européens dont la France donnent l’impression de traîner les pieds sur l’Iran. Tant que cela n’aura pas été fait toute réunion onusienne restera caricaturale, et sera prise en otage.
Aujourd’hui il serait impossible d’y faire adopter à l’unanimité la déclaration universelle des droits de l’homme votée en 1948! C’est le paradoxe de cette notion «d’universel».

Q: Les nombreux pays qui ont applaudi lundi le discours d’Ahmadinedjad sont ils tous antisémites et antioccidentaux?

H.V. Bien sûr que non. Les iraniens eux-mêmes ne le sont pas. Ils sont même fascinés par l’Amérique.
Si le président iranien a obtenu un tel succès d’estrade, révoltant à nos yeux, c’est parce que le ressentiment accumulé contre l’occident reste très enraciné et que le conflit du proche Orient continue de tout empoisonner. En attendant qu’une nouvelle politique occidentale envers l’Iran ait produit ses effets, il faut je crois déjouer la tactique d’Ahmadinedjad qui se livre périodiquement à des provocations délibérées, surtout en période électorale. Il mise sciemment sur les réactions indignées des occidentaux pour se poser en leader des musulmans et des opprimés face à l’Occident et afin de renforcer sa popularité interne. Stratégie assez semblable à celle de Jean-Marie Le Pen. Privons-le de cet effet facile. Au lieu de hurler et de tomber dans ses pièges mieux vaut je crois tenter de le ridiculiser et de le minimiser, y compris vis-à-vis de son opinion interne. En soulignant qu’on ne peut croire qu’un tel personnage représente le grand peuple iranien. En maintenant les ouvertures qui le gênent. Et en ne désertant pas le terrain onusien, ce qui serait un aveu de faiblesse.

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22/04/2009