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Dans la mêlée mondiale 2009-2012

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Fayard

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En lieu et place de la « fin de l’Histoire « et de la « communauté « internationale, c’est une compétition de tous les instants dans laquelle sont engagés les États, les pouvoirs économiques et financiers, les ONG, les médias, les mafias, les terroristes, etc. Cette mêlée mondiale confuse ne semble pas gouvernée, sauf - sauvagement- par les marchés. Les « émergents « ont confiance dans l’avenir, les Occidentaux s’inquiètent tandis que la population mondiale s’accroît, que les horloges du compte à rebours écologique tournent et que l’Occident peine à inventer une croissance non spéculative, créatrice d’emplois. Le monde aurait besoin d’un pôle européen « re-régulateur « mais l’Europe n’est pas encore sortie de ses convulsions internes.
C’est en observateur lucide que Hubert Védrine, dans ce recueil d’études et d’observations récentes, décrit le monde tel qu’il est et esquisse ce qu’il pourrait devenir.

Dans la mêlée mondiale - 2009-2012
Table des matières

Préface
I. La France et sa politique étrangère
Quelle politique étrangère pour la France?
Le ministère des Affaires Étrangères en danger
La France reste une puissance d’influence mondiale
La France est-elle finie?
Bilan de la politique étrangère française du début 2001

II. Trente ans après – Regards sur le 10 mai 1981 et sur François Mitterrand
Anniversaire du 10 mai 1981
François Mitterrand et la réunification allemande, la véritable histoire
Réflexions sur le 10 mai 1981
Regard synthétique sur la politique étrangère de François Mitterrand
III. L’Afrique dans la compétition multipolaire
Sur le Rwanda
Sur le Rwanda (suite)
L’Afrique face à la compétition multipolaire

IV. Les États-Unis d’Obama face au monde multipolaire
Un monde post-américain?
Le nouveau monde auquel est confronté Obama
Vingt ans après
La politique étrangère d’Obama
Bilan de Barack Obama un an après
Les guerres d’Obama
Wikileaks

V. La Russie, vingt ans après l’URSS
Regards sur la Russie
La genèse de la fin de l’URSS
Sur Gorbatchev

VI. Dix ans après le 11 septembre
Les terroristes ne peuvent pas gagner
Sur le terrorisme
Le 11 septembre, dix ans après
Réflexions sur la fin du monopole occidental

VII. Proche-Orient: à quand un État palestinien?
La politique du président Obama au Proche-Orient
Appel des personnalités européennes pour une solution au Proche-Orient, juillet 2011

VIII. La Méditerranée et les bouleversements du monde arabe
L’Union pour la Méditerranée
Islam/Occident
Quelles perspectives pour la France en Méditerranée?
La révolution tunisienne
La Tunisie et le printemps arabe
Les révolutions arabes
Audition au Sénat sur le Printemps arabe
Les révolutions arabes
Résurgence du nationalisme arabe?
La Méditerranée

IX. Libye: ne pas confondre la responsabilité de protéger avec l’ancien «droit d’ingérence»
Droit d’ingérence et responsabilité de protéger
La guerre au nom de l’humanité
L’intervention en Libye
Libye: les leçons à tirer

X. L’Europe dans la tourmente
L’Europe et la puissance
La place et le rôle de l’Europe
L’Europe en 2020
Le débat sur l’Europe
L’Europe et le monde
France-Allemagne
«On va voir si la BCE est vraiment indépendante de l’Allemagne»
Sur la relance de l’Europe
Sur le fédéralisme
Débats sur l’avenir de l’Europe
Crise dans la zone euro
Que veut dire «fédéralisme»?
Europe et démocratie
Tous les États perdront le «triple A»
L’Europe vue par les Chinois

XI. Que veut dire «développement durable»?
Sur le développement durable
La géopolitique de l’énergie

XII. Gouvernance et globalité
Une gouvernance mondiale est-elle possible?
Conférence de l’ONU sur le racisme
La fin du monopole occidental
Conférence à Marrakech sur la gouvernance mondiale
La redistribution de la puissance dans le monde
Les relations internationales
La France et le G20 en septembre 2010
Les relations internationales dans le monde globalisé
L’Occident dans la compétition multipolaire
Un monde en risques
La stratégie des États dans la globalisation
Gouverner les flux migratoires
Quelle politique étrangère en 2011?

XIII. Histoire, voyages, lectures…
Mémoire et histoire
Réflexions sur le 18 juin 1940
Souvenirs ferroviaires
La passion de la lecture
Actualité et courage de Jean Daniel

Que d’illusions, que de déconvenues, pour les Occidentaux, depuis la fin de l’URSS en 1991! Ce monde qui devait voir l’avènement d’une « communauté « internationale fondée sur l’universalisation de nos valeurs et un consensus sur la démocratie et l’économie de marché, «les démocraties de marché», ce qui entraînerait de facto la «fin de l’Histoire», s’est révélé être le lieu d’une vaste et permanente compétition, d’une mêlée plus ou moins confuse entre pôles (1), pays, gouvernements, entreprises, banques, fonds financiers, agences de notation, producteurs, consommateurs, individus, médias, acteurs illégaux, mafias et autres, si ce n’est entre «civilisations» (la question Islam/Occident, choc d’incultures plus que de cultures, fausse symétrie, objet de fantasmes et d’instrumentalisations croisées, est encore loin d’être réglée). Même au sein des lieux censés «réguler» cette foire d’empoigne, OMC, G20 et autres, c’est cette compétition qui continue…
Que d’inquiétudes, par contrecoup, du point de vue occidental, européen, français! Cette gigantesque redistribution des cartes géopolitiques – la montée de dizaines de pays émergents, c’est-à-dire la fin du monopole des Occidentaux dans la conduite des affaires du monde –, qui va s’amplifier au cours des prochaines décennies dans tous les domaines, est déjà spectaculaire en soi.
Elle se produit avec, en toile de fond, l’augmentation de la population mondiale – jusqu’à neuf ou dix milliards d’habitants – qui suscite bien des angoisses, notamment alimentaires (et des anticipations perturbatrices, telle la recolonisation des terres cultivables), écologiques ou sécuritaires; le compte à rebours des dérèglements écologiques qui ne se limitent pas, loin de là, aux changements climatiques, l’effondrement rapide de la biodiversité et les conséquences sanitaires de l’usage massif de pesticides ou de produits chimiques inquiétant davantage encore de nombreux scientifiques; l’écroulement, à compter de 2007, à partir de l’épicentre américain, de la croissance à crédit toxique – pourtant à l’époque notée AAA! – financée de façon imaginative mais spéculative, et sans garantie; les convulsions consécutives d’une zone euro déjà surendettée; les dysfonctionnements de la démocratie en Europe et aux États-Unis, dont extrémismes et dérives populistes sont les symptômes les plus criants…
Les esprits universalistes, en particulier en Europe, ont œuvré sans retenue à l’ouverture des échanges, qui était censée être à sens unique : celui de la projection sur le reste du monde de leurs valeurs de liberté et de progrès, ainsi que de leur économie. Mais, à la stupéfaction des Occidentaux, c’est maintenant le monde extérieur qui se projette sur eux, d’où un grand désarroi. De même que les peuples colonisés avaient retourné contre les colonisateurs les concepts politiques de liberté, les pays mondialisés utilisent à leur profit, contre les mondialisateurs (durant les dernières décennies : l’Amérique), les mécanismes et l’énergie brute de l’économie globale de marché dérégulée. Dans les années 1990 et 2000, les Occidentaux n’ont d’abord vu dans les «émergents» que des «marchés» émergents, opportunités pour leurs entreprises. Obnubilés ensuite par la «guerre contre le terrorisme islamique» (mais comment «faire la guerre» à une technique?), il leur a fallu plus de quinze ans – que de temps perdu! – pour réaliser qu’il s’agissait en fait, pour les principaux «émergents», de puissances (parfois réémergentes) déterminées à prendre leur revanche, voire à se venger et, en tout cas, à suivre leur propre agenda et à jouer à leur tour les premiers rôles. Une partie des élites occidentales se réfugie dans l’autisme et la fuite en avant : toujours plus d’ouverture, de globalisme, d’Europe, etc. Tandis que la conjonction de ces bouleversements engendre, parmi les populations occidentales, un sentiment de vertige, voire de panique. Tout ce qui se passe dans le monde – flux commerciaux, financiers, humains, culturels – leur paraît échapper à tout contrôle, à toute régulation, en tout cas de la part des Occidentaux et des organismes internationaux qui relayaient jusque là leurs volontés. Les errements du parti républicain aux États-Unis, qui se cabre devant l’inacceptable fin d’un monde à la John Wayne et voudrait à la fois s’isoler et juguler la menace ou la concurrence «of the rest», en Europe la montée des votes utopistes ou protestataires, les quasi mutineries électorales, la généralisation du « Sortez les sortants «, à moins que ce ne soit, à l’inverse, l’abstention, la défiance massive, sont bien sûr liés à la crise économique, voire à la récession, mais aussi à ce sentiment délétère d’impuissance qui mine toute confiance démocratique ou civique. D’où la demande de protection.
Reparler aujourd’hui de mondialisation heureuse et «winwin» sonnerait comme une provocation, en tout cas en Europe. Ce sont les Européens, en effet, qui sont le plus pris à contrepied, ceux qui avaient tant espéré vivre tranquillement dans un monde post-tragique parce que post-historique et post-identitaire – c’était leur «temps des chimères». Après bien des contorsions sur l’intensité de la rigueur qui peut être exigée des gouvernements de la zone euro en échange de la solidarité financière envers les pays auxquels les marchés ne veulent plus prêter, les Dix-sept de la zone euro et sept autres États membres de l’Union se sont accordés, le 30 janvier 2012, sur un traité contraignant d’inspiration germano-judiciaro-technocratique comportant un système quasi automatique, presque post-démocratique, de sanctions et qui reste encore à ratifier… Le vif débat sur «qui gouverne la zone euro? quelle politique économique y mène-t-on?» semble se conclure pour le moment sous la férule et sur la ligne pénitentielle merkelienne. Mais l’indispensable débat complémentaire sur la croissance et sur la combinaison de l’efficacité et de la démocratie en Europe ne fait que commencer. Le phénomène de l’»émergence» de certains pays, dits autrefois du «Tiers monde», ou, par euphémisme bien intentionné,
«en voie de développement», même quand ils ne l’étaient pas, est maintenant une évidence pour tout un chacun.
Il y a bien sûr la Chine, avec son milliard 300 millions d’habitants et ses performances sidérantes, l’Asie toute entière, ou encore les «BRICS» ou autres acronymes variés. Certains observateurs vont jusqu’à recenser une centaine d’ «émergents»! Il y a donc maintenant les anciens pays développés (occidentaux et Japon) du G7; les pays émergents/émergés, dont les principaux se trouvent au sein du G20 aux côtés des précédents; les pays de l’ancien Sud pas encore émergents, essentiellement des pays africains.
La Russie constitue un cas à part, jusqu’ici plus «surnageant» qu’émergente. Un feu d’artifice quotidien de chiffres illustre ce nouvel état du monde, et, mises à part quelques entreprises occidentales globales qui y trouvent leur intérêt à court terme en y jouant peut-être les apprentis sorciers (transferts de technologies), l’Occident en reste stupéfait, sans réaliser encore tout à fait ce que cela signifie et quelles gigantesques adaptations cela va lui imposer : la perte de son monopole de la puissance ne concerne pas que l’économie, mais la monnaie (la Chine et le Japon ont décidé de commercer en yuan et en yen); le savoir-faire (la Chine et l’Inde forment des centaines de milliers d’ingénieurs chaque année); la capacité industrielle, favorisée par les transferts de technologies par l’Occident (la Chine fait des TGV et prépare un avion moyen-courrier, le Brésil construit déjà des avions); la culture (le président Hu Jin Tao déclare que la Chine n’a pas encore le rayonnement culturel – soft power – auquel elle a droit; elle ouvre des instituts Confucius et crée des chaînes de télévision chinoises en français et en espagnol; l’Inde résiste au déferlement «main stream» de l’industrie culturelle américaine); et encore : l’agriculture (Brésil), la puissance militaire (budgets militaires chinois, indien, brésilien), la géopolitique : fin 2011, au Conseil de Sécurité, l’Inde et le Brésil font bloc avec la Russie et la Chine pour freiner les Occidentaux à propos de la Syrie.
Zaki Laïdi a pu parler, à ce propos de «cartel d’ambitions souverainistes». Les relations Sud/Sud se développent par ailleurs sur tous les plans. En fait, il n’y a aucun aspect de la suprématie occidentale que les «émergents» ne s’apprêtent à remettre en cause, en pratique ou en théorie, aujourd’hui, demain ou après demain, de la définition du pouvoir des uns et des autres au sein des institutions internationales à celle des valeurs. Le «monde multipolaire» sera ultra compétitif. Brzezinski et Scowcroft ont eu raison d’écrire que «c’est la première fois dans l’histoire du monde que tous les peuples sont politiquement actifs». Retournement sans précédent de l’histoire, à ce rythme! Mais, justement, l’effet produit par cette décennie triomphale des « émergents « est si aveuglant qu’il risque de nous conduire à oublier que ceux-ci ont eux-mêmes des faiblesses ou des handicaps. Des aléas politiques, comme l’avenir incertain des régimes chinois et russe, et de nombreux autres, une contestation encore limitée mais qui se développe (sur le terrain ou sur internet), hypothèquent leur développement à terme. Les inégalités sociales croissent tant qu’elles deviennent explosives (d’où une pression en Chine pour la hausse des salaires dans les régions côtières, et pour un rattrapage du monde rural). Le taux de croissance baisse un peu (de 10 à 8, voire 7 %), et l’inflation impose des plans de refroidissement (Brésil). Les problèmes environnementaux, de pollution, de surexploitation et de pénurie y sont de plus en plus criants. Le revenu par tête est encore, et pour longtemps, très faible. La démographie est loin de n’y être qu’un atout : surpopulation en Inde, vieillissement en Chine. La Russie a du gaz et du pétrole, mais peine à créer une économie moderne. Dans le même temps, on surestime l’unité et l’homogénéité des «émergents». Ils se regroupent pour critiquer l’Occident et revendiquer, mais les rivalités entre eux restent fortes. Par exemple entre la Chine et l’Inde, entre la Chine et la Russie, entre le Brésil et l’Argentine, entre le Nigéria et l’Afrique du Sud, etc.
Enfin on oublie, surtout en Europe, que les Occidentaux conservent des atouts considérables : leurs positions acquises et héritées de l’histoire dans toutes les institutions internationales; leur colossale richesse et leur force économique : ils représentent encore avec le Japon 58 % du PIB mondial et 40 % du commerce international; la capacité américaine d’invention et de création (i-économie, Nobels) reste incomparable, et sa puissance de diffusion inégalée; le niveau de formation des populations reste encore et pour un temps le plus élevé. La puissance militaire des États-Unis continue à représenter pas loin de la moitié des dépenses militaires mondiales. La capacité militaire de la Grande-Bretagne et de la France est réelle. Un éventuel désengagement américain inquièterait certains voisins des nouveaux grands «émergents», ce qui donne des cartes aux États-Unis, par exemple en Asie où cela a permis au président Obama de proposer une immense zone de libre-échange d’Asie- Pacifique sans la Chine! Enfin, dans certaines circonstances, l’Occident, dans lequel il faut déjà inclure Canadiens, Australiens et Néo-zélandais, peut compter (jusqu’à maintenant) sur le Japon, voire, en voyant loin, sur la Russie – et même sur la Turquie, en s’y prenant mieux. La force du main-stream «culturel» américain n’est plus à démontrer; s’y ajoute la vitalité de la francophonie (même si les Français s’en désintéressent) et de l’hispanidad.
Cette liste-là n’est pas exhaustive…
Bien sûr, les handicaps occidentaux sont évidents : poids excessif des dépenses publiques, anémie économique, chômage de masse, surendettement, financiarisation excessive, et, en Europe en particulier, fatigue historique, pessimisme, peur de l’avenir et du progrès. Il n’empêche… Sachant que l’Histoire continue de plus belle et qu’une véritable «communauté» internationale reste un objectif, quels sont les scénarios et, pour nous, les politiques possibles? Les Occidentaux ne retrouveront pas la position unique qui a été la leur depuis la mondialisation ibérique au XVIe siècle (2), ni, en particulier, les États-Unis, leur situation de 1945 ou des années 1990, décennie de l’»hyperpuissance».
De son côté, il est très improbable que la Chine, à supposer même qu’elle le veuille, « domine « le monde comme l’Amérique l’a fait par son hard et son soft powers. Ni même l’Asie dans son ensemble, et encore moins les nombreux «émergents» aux intérêts trop divergents, on l’a vu, pour se regrouper durablement. Le plus vraisemblable est que les États-Unis conservent longtemps encore un leadership stratégique – mais un leadership relatif, contesté et concurrencé – même après que la Chine les aura statistiquement dépassés en PNB, soit vers 2020 (mais, en revenu par tête, elle restera encore très loin derrière). Il est cependant probable que dans le même temps, les Chinois élargiront régulièrement leur emprise sur leur voisinage, et leur influence sur les pays dont l’économie dépendra par trop de leurs importations ou de leurs financements.
Au total, le rapport de forces entre les principaux pôles du monde ne cessera d’osciller, suivant en cela la prévision de Pierre Hassner qui s’attend à un long chaos, ou en tous cas à un désordre stratégique entre une Amérique et une Chine déterminées; une Russie qui garde un grand potentiel; un Japon anémié mais résilient; une Inde et un Brésil ambitieux – mais jusqu’où?; les autres «émergents» d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine; une Europe en proie aux doutes; sans oublier tous les autres acteurs des relations internationales, étatiques ou non, interdépendants jusqu’à l’enchevêtrement. La coordination internationale progressera, mais restera très en-deçà de la «gouvernance mondiale» que certains appellent de leurs vœux.
S’ajoute à cela le fait que l’impatience pour la démocratie est de plus en plus forte partout où elle n’existe pas encore, et que, là où elle est installée de longue date, elle se détraque (abstentionnisme, rôle de l’argent, poids des lobbies) et est contestée de façon de plus en plus populiste. Personne, dans les pays développés ou démocratiques, n’est tenté par le «modèle» chinois strict (contrôle politique et croissance), mais il peut séduire ailleurs. Il est incontestable que les dirigeants chinois tirent économiquement parti de leur capacité à planifier, décider, organiser à long terme, alors que le système économique et politique occidentaloglobal est rongé par un «court-termisme» dont seuls des États redevenus stratèges pourraient se libérer.
Après les précédents libanais et iranien, avortés dans des contextes très différents, l’onde du changement qui parcourt le monde arabe (et au-delà) depuis la chute de Ben Ali en janvier 2010 a engendré des processus très contrastés d’un pays à l’autre (début de démocratisation, guerre civile ou consolidation du statu quo) qui voient les islamistes arriver au pouvoir partout où il y a des élections libres, et dont l’avenir est à la fois prometteur et incertain. En tout état de cause, même dans la meilleure des hypothèses, cette transformation sans les Occidentaux – qui changera les islamistes eux mêmes – ne fait que commencer et ne fera pas avant longtemps, du monde arabe nouveau et moins occidentalisé qui s’annonce, un pôle du monde multipolaire. Quant à l’Iran, c’est un « émergent « potentiel qui, après la désagrégation du régime en place, apparaîtra un jour comme plus moderne que ses voisins.
L’inquiétude qui prévaut en Europe au vu du monde qui vient (sauf, conjoncturellement, en Allemagne) a redonné de l’audience à un courant catastrophiste, nourri d’extrapolations apocalyptiques et à la recherche de panacées utopiques – gouvernement mondial, fédéralisme européen, société civile internationale, justice internationale – qui succèdent, au paradis des concepts, à la confiance dans le tout-marché et à la vénération de la «communauté» internationale et du multilatéralisme. Cet état d’esprit forme un contraste saisissant avec celui des peuples non européens, éclatants d’optimisme, qui voient l’avenir avec réalisme, confiance et appétit.
Nulle part cette détresse psychologique n’est plus aiguë qu’en France. Des sondages mondiaux ont trouvé les Français plus inquiets pour l’avenir que…les Irakiens ou les Afghans! Voilà qui n’a littéralement pas de sens! D’où cela vient-il? D’une nostalgie inguérissable pour la « grandeur « de la France? Du sentiment d’avoir beaucoup à perdre? De la vexation de ne plus être l’émetteur principal des valeurs universelles (alors que même les États-Unis n’ont plus ce monopole)? D’un malaise face à un système mondial tellement peu «à la française» et à une Europe finalement trop «à l’allemande»? Tout cela à la fois, sans doute, à quoi il faut ajouter un discours politique qui n’éclaire rien depuis longtemps, ne convainc plus, n’inspire pas confiance, et un langage médiatique qui entretient l’indignation et l’agressivité plus qu’il ne porte à la réflexion et à la compréhension. Ajoutons-y la méfiance nouvelle envers la science et le progrès, et ce désenchantement envers l’idée européenne – mais là, les Français ne diffèrent guère des autres Européens…
Face à ces défis, quelle politique est concevable pour les Occidentaux, et un sursaut est-il possible pour l’Europe et pour la France? Sachons-le : aucune des évolutions en cours de par le monde ne leur est spontanément favorable, mais ils gardent beaucoup d’atouts, surtout s’ils savent comprendre, réfléchir, réagir, anticiper, agir.
Il faudrait d’abord que les Occidentaux aient la lucidité indispensable pour élaborer une stratégie, et la persévérance nécessaire pour la suivre assez longtemps afin de gérer au mieux de leurs intérêts la redistribution en cours des cartes de la puissance. Cela signifie : accepter les adaptations nécessaires dans les institutions internationales, trouver avec les «émergents» des accords et des calendriers raisonnables sur les règles et les normes. Cela suppose que les Européens retrouvent les chemins délaissés de la pensée historique et stratégique, qu’ils s’assument comme puissance, qu’ils mettent un terme à leurs décourageantes controverses institutionnelles et se concentrent sur de grands projets, qu’ils s’harmonisent entre eux (au moins les principaux d’entre eux) pour faire de l’Europe le pôle re régulateur de la mondialisation sauvage. Les peuples européens n’attendent que cela.
Qu’ils s’accordent ensuite, le plus souvent possible, avec les États-Unis. Et que les Occidentaux réussissent ensuite à se mettre d’accord sujet par sujet avec un ou plusieurs «émergents».
L’enjeu et l’urgence, pour l’Occident, sont aussi de renouer avec la croissance, mais pas n’importe laquelle : une croissance durable, moteur d’une écologisation stimulée par des indicateurs économiques plus intelligents que le vieux et frustre PNB, fondée sur une économie de marché à nouveau encadrée par des règles et des garde-fous raisonnables, où la sphère financière aura été ramenée à de plus justes proportions et aura été découragée de ne rechercher que des gains financiers artificiels et des spéculations illimitées, sans lien avec l’économie réelle (3).
Cela suppose encore que les systèmes démocratiques soient relégitimés, peut-être en canalisant l’énergie produite par la contestation ou par la démocratie «directe», tout en se prémunissant des errements des régimes et des diplomaties d’opinion, et en redevenant efficaces.
En ce début d’année 2012, le contraste est saisissant entre la situation prédominante et le potentiel – qui demeure – de l’Occident, à long et moyen termes, et l’atmosphère d’inquiétude qui y règne. Pour l’Europe, on peut même parler de pessimisme, et, pour la France, de mélancolie. Pourtant, si l’Europe se réforme, si elle assainit ses finances publiques tout en relançant une croissance suffisante, si elle devient plus efficace sans devenir «postdémocratique», trop judiciaire ou exclusivement technocratique, son avenir est enviable. Quant aux États-Unis, ils croient toujours en leur rôle et en leurs capacités de rebond. Ensemble, ils n’ont pas fini de marquer le monde de leur empreinte, même si cela doit s’inscrire dans une polyphonie.
Le premier handicap de l’Europe, dans la bagarre multipolaire qui a débuté, c’est le pessimisme. Pour paraphraser Franklin D. Roosevelt, l’Europe ne devrait avoir peur que de ses peurs!

(1) Même si Joshcka Fisher fait malicieusement remarquer qu’en bonne physique, il ne saurait y avoir que deux pôles…
(2) Serge Gruzinski a remarquablement traité du sujet sous ce titre (Fayard,
janvier 2012).
(3) Chiffres : en 2005, sur 2 069 teradollars de transactions interbancaires, 44 seulement étaient liées à l’économie réelle, 2 024 à la sphère financière (produits dérivés, marchés des changes, marchés boursiers)

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