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Les mondes de François Mitterrand

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EDITIONS FAYARD - 784 pages

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Après avoir travaillé vingt deux ans avec François Mitterrand, dont quatorze ans à l’Elysée, Hubert Védrine, expose quelques mois après la mort de l’ancien Président, sa politique étrangère, sa logique d’ensemble et les problèmes qu’il a du affronter. Il décrit son mode de fonctionnement dans un chapitre intitulé «le système Mitterrand». Tous les grands sujets des années 1981-1995 où s’est achevé le monde bipolaire de la guerre froide, sont abordés dans ces huit cent pages.

Avant-Propos 7
Préface 11

Chapitre Premier Le Système Mitterrand 19
Chapitre II Le Monde et François Mitterrand en 1981 79
Chapitre III Un acte fondateur: le refus des SS 20 93
Chapitre IV «Ami, allié, pas aligné» 131
Chapitre V Turbulences Est-Ouest 191
Chapitre VI Les controverses stratégiques de 1983 229
Chapitre VII Le répit de 1984 251
Chapitre VII Prélude à la relance européenne 273
Chapitre IX Monde arabe- Afrique 301
Chapitre X Nouvelles querelles franco-américaines 347
Chapitre XI Un homme nouveau à Moscou 369
Chapitre XII Le forcing européen 393
Chapitre XIII De la chute du mur au Traité de Maastricht 423
Chapitre XIV Aider Gorbatchev 481
Chapitre XV La Guerre du Golfe 519
Chapitre XVI L’Europe après Maastricht 551
Chapitre XVII Aider la Russie 581
Chapitre XVIII La tragédie yougoslave 591
Chapitre XIX La politique au Maghreb 681
Chapitre XX La politique africaine après le discours de la Baule 693
Chapitre XXI Mitterrand stratège 713
Epilogue 747
Remerciements 761
Index 763

PRÉFACE


Le 10 mai 1981, après avoir voté en fin de matinée à la mairie de Saint-Léger-des-Vignes, dans la Nièvre, et déjeuné avec nos amis du conseil municipal, nous prenons, Michèle et moi, la route de Château-Chinon. Dans la petite sous-préfecture du Morvan règne une joie qui n’ose pas encore dire son nom, nourrie d’espérances, des fortes impressions de la campagne électorale, et étayée par les estimations qui circulent sous le manteau. Après 18 heures, chacun dit déjà «savoir» de source sûre, qui par des radios, qui par des instituts de sondage, qui par le ministère de l’Intérieur. La certitude monte et fait se gonfler comme sous l’effet d’une houle la petite foule mitterrandienne qui se trouve réunie là. Puis c’est la confirmation, l’annonce, l’ovation à François Mitterrand, au Président François Mitterrand apparu sur une terrasse de l’hôtel du Vieux-Morvan, enfin la marche vers la mairie.

Après sa déclaration aux Français, le nouveau Président vient vers nous, se prend le visage entre les mains: «Vous avez vu ce qui nous arrive ! «Peu après, il me dit en aparté: «Je vais avoir besoin d’un petit groupe d’hommes sûrs, dont vous. Prenez contact dès demain avec Mlle Papegay.»Le lendemain, de mon bureau de la rue Lapérouse, à la direction générale des Relations culturelles du Quai d’Orsay , j’appelle la secrétaire particulière du Président élu, Marie-Claire Papegay, qui me demande de me mettre dès que possible à la disposition de Pierre Bérégovoy, désigné par François Mitterrand pour prendre la tête de l’«antenne présidentielle». Ainsi débute une aventure de quatorze années.

D’une certaine façon, mes relations avec François Mitterrand remontent à plusieurs années avant ma naissance, quand mon père et lui se sont liés d’amitié, une amitié fraternelle et pure des années de guerre. Une enfance et une formation provinciales et catholiques les rapprochaient, tout comme un même itinéraire, de l’armée à la captivité, puis de celle-ci au Commissariat aux Prisonniers à Vichy. C’est ensemble que, sous l’impulsion de Maurice Pinot, ils entrèrent ensuite dans la Résistance. Parmi leurs lieux de rendez-vous clandestins des années noires, une maison, une maison qui m’est chère entre toutes, où mes parents se sont mariés, où je suis né, où je me suis, à mon tour, marié: la propriété de mes grands-parents maternels, «Chez Livet», à St-Silvain-Bellegarde, dans la Creuse. Après la Libération, de 1946 à 1952, mon père a été, avec dévouement et désintéressement, le collaborateur de François Mitterrand aux ministères des Anciens Combattants, de l’Information et de la France d’outre-mer. Après quoi, las de la vie politique, il rejoignit un groupe industriel.[fj



L’amitié et l’affection demeurèrent vivaces entre les deux hommes. Dans ses Mémoires interrompus , François Mitterrand parlera encore de «Jean Védrine, mon ami». Sans être des intimes, mes parents allèrent de temps à autre rue de Bièvre ou à Solutré. Mais leurs mondes n’étaient pas les mêmes. Mon père admirait toujours, non sans un léger frisson, son ami François; mais c’est seul qu’il joua un rôle, clef et discret, dans l’accession pacifique du Maroc à l’indépendance, dans les réformes d’Edgar Faure en matière d’éducation, entre autres. Ses inclinations allaient plutôt vers une action réformiste et concrète, hors des partis, des positions proches de ce que l’on appellera plus tard la «deuxième gauche», chrétienne et anticolonialiste, si ce n’est tiers-mondiste. Ainsi, même si François Mitterrand «m’a vu naître» et si j’ai retrouvé des photos de goûters rue Guynemer où je suis assis à côté d’autres enfants sages devant une table chargée de gâteaux, je ne l’ai pas connu personnellement avant 1973. Mon enfance a été bercée de récits de ses compagnons des années quarante et cinquante. De temps à autre, fouillant le grenier, je découvrais une lettre de François Mitterrand à mon père datée de 1943 ou 1944 et se terminant par «Que Dieu te garde!», des cartons d’invitation jaunis (du maréchal de Lattre conviant à une réception à Suresnes, de l’ambassadeur des États-Unis invitant en 1949 à une démonstration, dans son bureau, d’un des premiers téléviseurs en couleur...), des projets de discours (l’éloge de Pierre Bourdan par François Mitterrand), des billets échangés en Conseil des ministres en 1947, 48, 49, etc. Mon père se laissait alors aller à évoquer quelques souvenirs avec ses amis (il était rare qu’il y eût chez nous une soirée sans quelques invités). Tous parlaient de «François» – privilège des compagnons des années noires – avec admiration, fidélité, reconnaissance et regrets mêlés. Aucun ne doutait qu’il fût un chef-né, un homme promis à un destin exceptionnel dont l’accomplissement était inscrit quelque part. Écolier puis lycéen, j’écoutais sans me lasser cette chanson de geste. Mais je ne voyais pas comment cette aventure pourrait un jour croiser ma vie. Je ne l’imaginais tout simplement pas. Même si, en 1965, j’allai avec un de mes oncles applaudir, au soir du second tour des présidentielles, devant le Cercle républicain, avenue de l’Opéra, le candidat unique de la gauche qui venait d’obtenir 45 % des voix.

Né en 1947, j’avais donc vingt et un ans en 1968. J’ai participé aux «événements», à quelques défilés, à l’«occupation» de Sciences-Po, distrayante occasion de singer – sur fond de manifestations – le formalisme parlementaire le plus britannique. J’y ai participé parce que c’était ma génération – c’est une des seules fois où j’ai ressenti cette appartenance –, parce que c’était une fête, un «événement», pour reprendre le terme consacré, c’est-à-dire quelque chose qui tranchait sur le quotidien – et aussi parce que c’était le printemps. Mais je n’éprouvais pas le moindre sentiment anti-gaulliste. Au contraire, ma famille, mon milieu avaient été plutôt favorables à sa politique de décolonisation, puis à sa politique étrangère. Dépourvu de hargne, je n’étais pas non plus choqué que Pierre Mendès France et François Mitterrand tentassent leur chance, chacun dans son style, même si je ne croyais pas à la disparition de De Gaulle, ni donc qu’ils pussent l’emporter. Je trouvais superbe le coup de théâtre du retour de Baden-Baden; épatante, l’allocution à la radio; un peu boursouflée, la manifestation monstre sur les Champs-Élysées. Ces jours-là, c’était le préfet de police, Maurice Grimaud, que j’admirais le plus.

Le départ de De Gaulle me rendit intellectuellement disponible. Je n’aurais pas à choisir. La gestion pompidolienne me laissait indifférent. Rien ne m’attirait en lui ni ne me rebutait. À vingt-deux ans, je sentais que ce n’était ni mon imaginaire, ni ma réalité. Mais j’étais contemporain de ce Président-là. Qui d’autre? François Mitterrand? Les changements intervenus au Parti socialiste avec Alain Savary, en 1969, m’avaient intéressé, quoique de loin, en raison des propos chaleureux que sa personnalité inspirait à Jean Lacouture, ami de ma famille. En revanche, quand François Mitterrand en prit le contrôle en 1971, à Épinay, ce fut d’emblée, à mes yeux, un signal évident: il fallait en être. Mais 1971 fut aussi pour moi l’année du service militaire, après la réussite au concours de l’ENA en 1970 et avant le stage en préfecture à Rouen en 1972. Dès mon retour à Paris en janvier 1973, je pris contact avec le nouveau Premier secrétaire. Par coquetterie, au lieu de le faire directement, je passai par un de mes camarades de l’ENA qui faisait, dans notre promotion, office de sergent-recruteur: Patrice Corbin.

Quand j’allai le voir cité Malesherbes, il m’impressionna vivement. Je lui indiquai que je souhaitais l’aider dans son entreprise. Il m’accueillit d’abord sans familiarité, mais avec une satisfaction visible – un de ses soucis, à l’époque, était d’attirer des cadres, des intellectuels, des énarques, hé oui, des énarques! –, et me dit d’emblée: «Vous n’allez pas aller vous enterrer dans une section. Naturellement, il faut que vous soyez inscrit quelque part. Mais cela sera plus intéressant pour vous – et plus utile pour moi – que vous participiez au groupe des experts.» À la fin de l’entretien, son ton se fit plus personnel, et il me demanda avec précision des nouvelles de tous les membres des familles Védrine et Chigot (la famille de ma mère) qu’il connaissait.

François Mitterrand pria Charles Hernu de m’associer à la rédaction de la revue Communes de France ainsi qu’à l’action dont il l’avait chargé en vue de réorienter la politique des socialistes en matière de défense, par l’intermédiaire des Conventions des Officiers de réserve pour l’Armée nouvelle, créées pour la circonstance avec Robert Pontillon et Jean-Pierre Chevènement. L’objectif, même s’il n’était pas proclamé, était de préparer le ralliement du PS à la politique de dissuasion nucléaire, ce qui fut obtenu en 1978 autour de la notion de «maintien en état de la dissuasion».

Les jours suivants, il me présenta également à Louis Mermaz, «talent-scout», chargé de repérer des candidats potentiels aux élections, et à deux compères, Jean-Claude Colliard et Maurice Benassayag, qui sillonnaient les fédérations du Parti socialiste afin d’établir des relations étroites avec tous les responsables mitterrandistes et les préparer aux combats futurs. Le second animait en outre la Nouvelle Revue socialiste. Sa gaieté, sa curiosité, son don de l’amitié lui ouvraient déjà toutes les portes. J’écrivais pour lui quelques articles sous le pseudonyme d’Hubert Elina, prénom de ma grand-mère maternelle.

En 1973-74, pendant notre scolarité à Paris (encore rue des Saints-Pères), Corbin organisa une conférence afin que François Mitterrand pût s’adresser à toute la promotion. Celui-ci arriva à bord d’une Fiat 600 conduite par Édith Cresson, se montra subtil et mal luné, et laissa face à face deux camps inchangés: celui qui estimait qu’il n’était qu’un avocat, un tribun archaïque, un politicien retors de la IVe République qui «n’entendait rien à l’économie» (les membres de ce groupe hostile prononçaient «Mitt’rand», comme leurs parents sous la précédente République); celui qui voyait en lui le rassembleur de toutes les aspirations au changement, un véritable homme d’État, le Président de demain. Bizarrement, un zeste d’esprit libertaire «soixante-huitard» marquait encore l’atmosphère de cette promotion, sans rien de l’animosité gauchiste envers le président de la FGDS , laquelle, dans les murs de l’école, se muait en raisonnable inclination de centre-gauche. Il est vrai aussi que les apprentis esprits forts, nombreux dans ce vivarium, assuraient que le Président Pompidou était très malade et que l’élection présidentielle aurait lieu avant 1976. Pour toutes ces raisons, les commentaires sur François Mitterrand au sein de ma promotion à l’ENA étaient plus favorables ou prudents qu’hostiles. Quand vint la campagne présidentielle de 1974, on confia à l’historien Pascal Ory et à moi-même les relations avec la presse quotidienne régionale. J’observai avec amusement, dans la fourmi~lière de la tour Montparnasse, se télescoper les divers types de dévouement et de parasitisme qui se manifestent toujours dans ce type d’organisation. J’aperçus en outre quelques vedettes: Pierre Mendès France, Michel Rocard, Jacques Attali. Au soir de la défaite, le désespoir, avivé par la faiblesse de la marge , étreignait les cœurs. Les mitterrandistes fidèles se demandaient avec amertume si leur champion conservait une chance d’être un jour Président, et, au fond d’eux-mêmes, ils en doutaient. D’autres, au même moment, croyaient voir la route se dégager devant eux. Le lendemain matin, parlant à ses troupes, François Mitterrand ne put dissimuler son émotion.

La participation, à quelque poste que ce soit, à de telles batailles, crée des liens extrêmement forts, faits de souvenirs intenses, d’espoirs, de déceptions cuisantes, de références communes, d’un langage incompréhensible aux non-initiés. Dès lors, je me sentis vraiment engagé auprès de François Mitterrand, prêt à le soutenir tout au long de son chemin futur tant l’alternance me paraissait une nécessité politique et démocratique. Pensais-je pour autant qu’il serait élu un jour? Je n’osais le croire. Avec ses dons insolents, sa jeunesse, son aisance, Valéry Giscard d’Estaing avait trop d’atouts dans son jeu pour que l’on pût imaginer qu’il les gâcherait. La gauche française semblait à jamais écartée du pouvoir. Je répétais sans trop de conviction que celle-ci était «électoralement minoritaire, mais sociologiquement majoritaire», ce qui finirait bien par déboucher sur une traduction politique. Ah, ce «sociologiquement majoritaire» au parfum si seventies!... Quoi qu’il en soit, être avec François Mitterrand devenait une foi, une fin en soi, le fil d’Ariane de ma génération.

Ainsi, tout en poursuivant, après la sortie de l’ENA, une passionnante activité professionnelle aux ministères de la Culture, puis de l’Équipement et ensuite des Affaires étrangères, je m’intégrai plus activement à l’équipe des fédérations du PS, jeunes loups dressés avec ironie et méthode par Louis Mermaz (il souhaitait, à l’époque, que je me présente aux municipales, puis aux législatives à La Tour-du-Pin pour renforcer l’implantation du PS dans l’Isère).

Un jour de 1976 – nous bavardions en faisant les cent pas, place du Palais-Bourbon, devant le siège du PS –, François Mitterrand m’indiqua qu’il «avait pensé à moi pour la Nièvre». Son idée était la suivante: le Dr Daniel Benoist, député-maire de Nevers, commençait à prendre de l’âge; la désignation de son suppléant, en vue des législatives de 1978, aurait une importance qu’elle n’avait pas revêtue les fois précédentes. Certes, il y avait sur place divers candidats, conseillers généraux socialistes, qui lui étaient tout dévoués, mais entre lesquels, pour cette raison même, il lui serait difficile de choisir. Sans compter que tous étaient élus de Nevers, comme le Dr Benoist lui-même, alors qu’une représentation géographiquement plus équilibrée de la circonscription eût été préférable.

Bref, François Mitterrand, qui n’avait de cesse de pousser devant les électeurs de nouvelles générations et de se constituer une réserve de responsables politiques, avait planifié ma candidature aux élections municipales dans l’est de la circonscription, à Saint-Léger-des-Vignes, sur une liste de jeunes socialistes. Après, si j’avais réussi la première partie du programme qui m’incombait, il veillerait à me faire désigner par l’assemblée départementale des militants comme suppléant, puisque représentant l’autre partie de la circonscription. Mais comment, lui demandai-je, être candidat dans une commune où je ne connaissais personne? Il allait s’en occuper, me dit-il, en me mettant en contact avec des amis, les Maringe, qui me mettraient à leur tour en relation avec le curé de Saint-Léger-des-Vignes, le père Glencross, anglais original échoué dans le Nivernais depuis la guerre, adoré de ses paroissiens et très proche des animateurs de la jeune équipe socialiste, Robert Billoué et Guy Leblanc.


Ainsi fut fait. Je fus élu conseiller municipal en 1977 (réélu en 1983 et 1989); je fus désigné un soir à Château-Chinon comme candidat suppléant; je devins en 1978 le suppléant du Dr Benoist. De 1978 à 1981, je me partageai entre mes voyages professionnels, la Nièvre et Paris.

En 1981, je participai à la campagne présidentielle, essentiellement dans la Nièvre, tout en voyant régulièrement François Mitterrand et en rédigeant pour lui des notes sur des sujets de plus en plus variés: questions d’urbanisme et d’équipement, problèmes culturels, et, de plus en plus, à sa demande (j’étais au Quai d’Orsay depuis 1979), situation internationale, notamment sur l’Est/Ouest, le Proche et le Moyen-Orient.
J’avais 34 ans. La campagne électorale montrait une France frémissante. J’étais disponible quand vint le signal de Château-Chinon.

ÉPILOGUE

Quatorze années, donc, ponctuées de crises, de drames, d’affrontements formidables, de changements abrupts, de bouleversements souterrains; quatorze années, surtout marquées par la progression continue de la mondialisation, coupées en deux parts inégales par la révolution des années 1989-91, qui ont requis de la part des dirigeants mondiaux une formidable capacité d’adaptation en même temps qu’une aptitude à tenir leur cap.

En France, la main invisible du suffrage universel a choisi François Mitterrand pour nous faire passer du monde de la compétition Est-Ouest aux règles glacées mais parfaitement établies – un monde au sein duquel la France, de De Gaulle à lui-même, avait valorisé au mieux sa position de pays occidental plus ou moins autonome –, à l’ère de la mondialisation. La vraie, la brutale. Pas celle des grand-messes onusiennes ou des «photos de famille» lors des grands sommets. Celle, sans maître, des bombardements d’images 24 heures sur 24, des marchés financiers qui ne ferment plus jamais, de l’économie globale qui place les États sur la défensive et affole les boussoles géopolitiques. Mondialisation pour le moment unipolaire, c’est-à-dire américaine, faute d’autres puissances capables de faire contrepoids. Pour les Français, cela a été une garantie de voir cette mission de «passeur» échoir à celui de nos dirigeants le moins disposé à laisser la France se dissoudre dans un magma mondial anglophone et américano-asiatique. Mais n’était-ce pas en même temps un paradoxe qu’elle revînt à un homme né en 1916, si Français à tous égards, autrement dit francophone, provincial, catholique, jarnacais, berrichon, nivernais, morvandiau, landais? Si enraciné dans ces France du Centre, mais aussi du Sud-Ouest et du Sud-Est – chênes, oliviers ~et pins? Ma thèse est qu’il n’aurait pu relever ces défis – expression passe-partout, que lui-même ne pouvait trouver dans un projet de discours sans le biffer –, qu’il n’aurait pu comprendre et assumer les contradictoires espérances françaises, ni a fortiori les orienter vers l’avenir sans cette expérience mais aussi cette multiplicité, cette complexité, cette ambivalence – selon le mot si juste de Laurent Fabius – de son tempérament et de ses conceptions politiques.

D’autres diront plus complètement que moi – qui ne traite ici que de sa politique étrangère – comment il a réussi, grâce à ce trait de caractère, à échapper à toutes les réductions mitterrandophobes ou mitterrandophiles. Comment il est devenu, à force d’incarnations successives, de diversité, de longévité, de liberté, depuis le jeune Charentais montant à Paris jusqu’au gisant de l’avenue Frédéric-le-Play, ce que, plus tôt dans le siècle, on a appelé un «contemporain capital». Ils débattront du sens à donner à l’émotion nationale et populaire de janvier 1996 face à la disparition d’un être qui était devenu plus qu’un Président de la République: une composante de l’identité française, un être de mémoire de la France, tout comme Pierre Nora a déchiffré les lieux de sa mémoire. Au moment de conclure ce récit, mon propos est plus circonscrit: il consiste à estimer que la multiplicité de François Mitterrand, extraordinaire et souvent déconcertante, ses apparentes contradictions, déployées autour de l’axe européen, étaient adaptées à ce moment de notre histoire et de celle du monde; et que, pour concevoir et conduire dans cette période notre politique étrangère, ce n’était pas de trop d’être à la fois, ou successivement, ou selon les sujets, traditionaliste, moderne et visionnaire.

François Mitterrand était en effet traditionaliste, voire passéiste si l’on devait n’en juger qu’au vu d’une partie de ses conceptions. Cela ne se mesure pas uniquement au nombre de commémorations – du millénaire capétien au Bicentenaire de la Révolution – ou de centenaires de républicains illustres dont il a voulu qu’ils fussent célébrés avec faste; à la liste des souverains français dont il a lu ou relu les biographies après 1981; à sa passion pour une langue, une seule, le français, celui des avocats, des orateurs et des écrivains, et pour ce qui, en littérature, est particulièrement français: le journal, les mémoires, le mot, le trait; à son goût pour le lyrisme et la déclamation très IIe et IIIe Républiques; mais aussi et surtout à la place ~qu’il accordait au passé dans l’analyse et la conduite quotidienne de sa politique étrangère, jusque sous la pression de l’actualité.

Les leçons de l’Histoire étaient pour lui quotidiennement présentes, presque obsédantes. Celles qui ont fixé les lignes et les équilibres géo-ethniques entre Français et Allemands comme entre Français et Anglais, Chevaliers teutoniques et Russes, Russes et Mongols, Chinois et Vietnamiens, Arabes et Persans, Arabes et Noirs; ou encore, en Yougoslavie, le point de contact entre l’Empire romain d’Occident et celui d’Orient, donc entre catholiques et orthodoxes, Croates et Serbes. S’agissant des Juifs et des Arabes, c’est même aux leçons de la Bible qu’il se référait. Il pouvait avoir une façon historiciste d’invoquer les décennies, les siècles, voire les millénaires passés, qui semblait ne laisser que le choix de repasser indéfiniment par les mêmes chemins et de se soumettre une fois pour toutes aux précédents. Ainsi, quand il s’étonnait de la revendication d’indépendance des Baltes:» Mais, dans toute leur histoire, ils n’ont été indépendants que vingt ans!» Avant d’estimer tout aussitôt» qu’ils n’ont qu’à attendre: le fruit est mûr». Le passé n’était pas pour lui table rase – pas de formule moins mitterrandienne! – mais bréviaire, livre de sagesse, manuel de diplomatie; et les événements, fatalement condamnés à un éternel recommencement, sauf – exception majeure – pour la construction européenne. Le jour où on l’a consulté sur l’envoi, sous couvert de l’ONU, de Casques bleus turcs dans les Balkans, il s’est insurgé contre cette provocation maladroite:» J’y suis hostile; l’Histoire est là.» En quelque sorte: n’insultons pas le passé, sinon il se vengera. N’avait-il pas le sentiment que tout avait déjà eu lieu plusieurs fois quand, à la fin de sa vie, il s’est passionné pour l’histoire des dynasties égyptiennes, ou lorsqu’il regardait couler le Nil?

D’autant que, dans ses fonctions, il se voulait l’héritier, selon les circonstances, aussi bien de François Ie; cherchant une alliance de revers face à l’encerclement par Charles Quint; de Richelieu ou de Mazarin travaillant à étendre au maximum l’influence française et l’équilibre européen; de Vauban sanctuarisant le territoire français; de l’intérêt protecteur que Napoléon III – et d’autres après lui – affirmèrent pour le Liban; des objectifs de la IIIe République quand elle conclut l’alliance franco-russe, comme de ses luttes avec la Grande-Bretagne pour assurer son empire africain ou indochinois; des vues de Clemenceau envers le Liban, la Roumanie, la Bulgarie, la Serbie; l’élan reconstructeur de la France de la Libération, à qui échut un siège permanent au Conseil de Sécurité; de la décolonisation accomplie par la IVe et la Ve Républiques; de l’obsession gaullienne du «rang» et du directoire; du pré-carré de la France en Afrique; de la dissuasion nucléaire dès lors qu’elle avait dépassé le point de non-retour, de Jean Monnet ouvrant des voies nouvelles...

Il avait une conscience aiguë, innée, puis légitimée par l’élection, d’être le continuateur de l’épopée française, à la fois légataire universel et pacificateur de nos histoires jusqu’au jour où lui-même passerait le relais au successeur que le corps électoral aurait désigné. À supposer que sa personnalité se ramène à cette seule facette, il aurait été un homme d’État français conservateur, clairvoyant et classique, pétri d’histoire européenne, c’est-à-dire de «concert des nations» et d’«équilibres des forces», et qui aurait de surcroît invoqué – surtout pendant son premier septennat – toutes les croyances françaises sur la mission particulière de la France dans le monde. Au fond, comme en politique intérieure où il commençait toujours par rassembler son propre camp, ces conceptions-là l’auront amené à consolider nos positions, nos atouts traditionnels ou plus récents, notre image, notre influence culturelle et linguistique, notre patrimoine diplomatique. Notre socle.

Cette tournure d’esprit, cette culture, cette familiarité avec les siècles passés, avec l’enchaînement des causes et des conséquences, cette rumination de notre histoire le rendaient particulièrement apte à comprendre les ressorts de la mélancolie française, cette déjà vieille antienne. Remonte-t-elle aux humiliations de Waterloo ou de Sedan? À l’hémorragie de 14-18? Au vieillissement et à l’asthénie des années trente? Certainement, en tout cas, à mai 40 et à l’Occupation. Depuis, la France ne s’aime plus. Cultive-t-elle la nostalgie de son passé glorieux, royal, impérial, révolutionnaire ou colonial? C’est avec amertume. Réaffirme-t-elle, cramponnée à ses attributs symboliques, qu’elle est encore une «grande puissance»? Elle-même n’y croit plus guère. Elle le dit comme si elle crânait, tout en enrageant de ne plus être qu’une puissance moyenne. (Autre quiproquo, puisqu’elle n’est certes pas la 95e sur les 190 membres de l’ONU!) Elle jalouse sourdement les deux super-puissances jusqu’à la fin des années quatre-vingts, puis la seule qui reste ensuite; se délecte avec morosité d’un prétendu déclin qu’elle impute à ses dirigeants successifs, doute d’elle-même. Elle a vibré un temps au verbe gaullien. Mais ~tout cela est loin. Elle répond invariablement aux sondeurs que «l’influence de la France dans le monde régresse» (par rapport à quand?). Elle est révulsée par la montée des eaux de l’économie globale, fait des cauchemars allemands, et les injonctions de Davos sonnent à ses oreilles comme un office des ténèbres. Elle ne pourrait se satisfaire trop longtemps d’un Président unidimensionnel, purement et techniquement modernisateur.

Or, François Mitterrand savait d’où vient cette nostalgie et pourquoi tant de Français la ressentent. Mais il était lui-même trop réaliste, trop concentré sur ce que l’on peut faire, pour s’y attarder, et il voulait tracer des voies d’avenir. De même, si son historicisme a pu lui faire redouter à l’excès, après 1991, des bégaiements tragiques de l’histoire européenne, il lui a en même temps permis, en l’immunisant contre la dictature médiatique et émotionnelle de l’instant, de voir loin, de se référer à l’essentiel, et lui a inspiré de sages précautions. Mémoire prémonitoire plutôt que mémoire-boulet...
Il était bien porteur – et pétri – de tout ce passé. Et en particulier, profondément marqué par les années trente et par la guerre. Mais s’en tenir là donnerait une vision très partiale, incomplète et finalement trompeuse de sa politique étrangère. Car, en même temps et de façon indissociable, il a été un homme d’État très moderne. Chez lui, histoire et modernité ne se contrariaient en rien, se nourrissaient plutôt dans un rapport dialectique. Cela est notamment illustré par la façon dont il s’est intégré dans les relations internationales de son temps.

Il était patriote. Charnellement Français. Il aimait son pays avec une ferveur intérieure dont témoignent les plus belles pages de La Paille et le Grain, L’Abeille et l’Architecte, des Mémoires interrompus. Mais il abhorrait le nationalisme, comme il l’a répété en guise de testament et de façon émouvante au Parlement européen et ailleurs, les derniers mois de son mandat. Il a pu sans aucune prévention entrer de plain-pied dans le monde post-national, multilatéral, presque confédéral où la France, comme les autres États, se meut aujourd’hui. Il ne savait que trop bien à quel point la souveraineté nationale était déjà en partie illusoire, soit qu’elle ait été peu à peu vidée d’une part essentielle de son contenu par ces flux économiques planétaires, concrets ou immatériels, licites ou délinquants, qui échappent de plus en plus à toute décision publique, soit qu’elle ait été déléguée – avant lui, d’ailleurs – à des instances supranationales, dans l’espoir de ~reconstituer à leur niveau un pouvoir efficace. C’était à cet égard un esprit d’avenir.

Il traitait ainsi avec une considération délibérée, nouvelle pour la France, l’Organisation des Nations unies, le Conseil de Sécurité, ses procédures. Il ne voulait rien qui affaiblît ou déconsidérât l’ONU, et a infléchi en ce sens les mentalités diplomatiques françaises. Il a apporté un appui constant aux Secrétaires généraux des Nations unies et privilégié le recours au Conseil de Sécurité dans lequel il voyait une caution, un point d’appui, un recours, un embryon de gouvernement mondial où la France aurait sa juste place, celle de membre du Directoire. Le Péruvien Javier Pèrez de Cuellar jusqu’à fin 1991, puis l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali n’ont jamais fait appel à lui en vain. Il a orienté vers l’ONU, cherché à canaliser vers la loi internationale toutes les velléités d’intervention ou d’ingérence qu’ont pu susciter les drames moyen-orientaux ou africains. Lorsqu’un mandat précis ne pouvait être obtenu du Conseil de Sécurité, et qu’il acceptait, faute de mieux, que la France participât à la constitution avec d’autres pays d’une force multinationale – et non internationale au sens de l’ONU – ce qui arriva les premières années (dans le Sinaï ou au Liban, par exemple), il s’assurait qu’au moins le Conseil de Sécurité en avait pris note.

Sous sa présidence, la France s’est comportée comme si le Conseil de Sécurité disposait vraiment des pouvoirs que la Charte de San Francisco lui a conférés. Il veillait personnellement au choix du représentant de la France à l’ONU. Bien sûr, ce faisant, il consolidait la position de la France qui a intérêt, comme membre des clubs essentiels (Conseil de Sécurité, G7, Conseil européen), à ce qu’ils soient des institutions puissantes, relais efficaces de sa propre action. Mais, au delà du souci de l’intérêt national bien compris, il fallait y voir chez lui un principe plus général d’organisation des relations internationales. Il manifestait d’ailleurs cette attention à l’égard de toutes les organisations internationales appartenant au système onusien, comme l’UNESCO ou la FAO, ou extérieures à lui, comme la CSCE, ne négligeant ni leurs avis ni leurs invitations, et recevant régulièrement leurs directeurs ou secrétaires généraux. Il avait plus à cœur de les conforter que de se dégager des engagements nombreux que la France pouvait y avoir pris en mettant à profit leurs évidentes faiblesses. Dans un cas, l’ex-Yougoslavie, ce recours délibéré au système international a fini par nous handicaper. Mais, dans son esprit, ~c’était cela ou l’abstention – inconcevable. Pendant la présidence Mitterrand, en grande partie du fait de cette politique, il y a eu des Français simultanément à la présidence de la Commission européenne (Jacques Delors, de 1985 à 1994), à la présidence de la BERD (Jacques Attali, de 1991 à 1993, puis Jacques de Larosière), à la direction générale du FMI (Michel Camdessus depuis 1987), au secrétariat général de l’OCDE (Jean-Claude Paye de fin 1984 à mai 1996), et du Conseil de l’Europe (Catherine Lalumière de juin 1989 à mai 1994) .

Dans l’incessant ballet des rencontres et des sommets, il avait noué avec naturel les relations les plus aisées avec les dirigeants les plus divers. Lui, si souverain, si hautain parfois, était de plain-pied avec ses collègues, mot si peu fait pour lui: premiers ministres sociaux-démocrates ou chrétiens-démocrates, rois et reines d’Europe, généraux, présidents à vie, chefs spirituels ou tous autres dirigeants. À force de se voir et de débattre dans des palais, des centres de conférences, des résidences privées, des suites d’hôtels, des salons d’honneur d’aéroport, les Chefs d’État et de gouvernement finissent par ressentir une certaine confraternité, un peu comme en entretiennent entre eux les parlementaires; ils se confient leurs soucis. C’est la bonhomie des sommets. Le Président s’y est prêté de bonne grâce, frappant contraste avec la majesté du pouvoir présidentiel entretenue en France par un protocole et des images soigneusement conçus, qu’il avait entretenus. Il admit sans crispation française la règle de la diplomatie multilatérale qui, de plus en plus, supplante la diplomatie bilatérale classique; règle qui consiste à ne jamais pousser son avantage jusqu’au bout, à ne jamais marginaliser ni humilier aucun partenaire, fût-il le plus petit, dont on peut avoir besoin demain à l’occasion d’un autre vote, à tenir compte de tous sans perdre de vue son objectif propre, à reconnaître qu’on puisse être minoritaire, et à ne passer en force – par exemple en faisant usage de son droit de veto au Conseil de Sécurité ou en menaçant à Bruxelles d’invoquer le compromis de Luxembourg – que lorsque tous les autres moyens ont été épuisés. Rien de plus démocratique, de plus «enveloppé» que cette politique étrangère concertée et délibérative. Roland Dumas, qui savait déchif~frer les rébus mitterrandiens et devancer les intuitions présidentielles, déployait dans cet exercice qui, dans une enceinte ou une autre, ne cesse pour ainsi dire jamais, plus que du talent: de la virtuosité. L’accord général de paix au Cambodge n’aurait pas été conclu, à Paris, le 23 octobre 1991 s’il n’avait su animer cette maïeutique avec les membres permanents du Conseil de Sécurité et les protagonistes. Là, pas de grandiloquence française, mais du travail, de la patience, des idées, de la «valeur ajoutée».

En quelques voyages, sommets et négociations, le Président a vite appris à conduire la manœuvre dans ce contexte multilatéral où la puissance reste la puissance, mais où le savoir-faire, le jugement, le métier peuvent démultiplier les moyens d’action d’un pays. Pour cela, il faut admettre au préalable la réalité qui est qu’il y a de moins en moins de problèmes internationaux qu’un État peut résoudre seul, même si chacun est encore à même de déterminer à sa guise sa ligne politique dans ses relations bilatérales avec certains autres États, voire mener quelques actions extérieures. La France a pu ainsi agir seule au Tchad, comme la Grande-Bretagne aux Malouines, ou les États-Unis à Panama. Mais cela devient l’exception. Presque à chaque pas, la caution des «autres», des membres, ou du directeur général d’un organisme clef, leur bienveillance ou leur abstention, si ce n’est leur appui, se révèlent indispensables. Cela vaut jusqu’à un certain point pour les États-Unis eux-mêmes, bien qu’ils soient naturellement unilatéralistes et se trouvent mécaniquement, pour l’heure, du fait de la disparition de tout rival, en position dominante.

Cette situation impose de négocier sans cesse pour réunir des majorités au sein du Conseil de Sécurité ou du Conseil européen par exemple. Donc de proposer, échanger, troquer. S’agissant de nos grands partenaires – Allemagne, États-Unis, autres Européens –, il est fréquent que, simultanément, nous ayons à les soutenir sur un sujet, à nous opposer à eux sur un autre, à rechercher leur appui sur un troisième. À l’époque multilatérale, la nôtre, le décideur mène ainsi de front plusieurs opérations de troc ou, pour employer une métaphore plus élégante, plusieurs «parties d’échecs». Mais, en l’espèce, chaque coup modifie la situation sur les autres échiquiers, ce qui impose de maîtriser les interactions. La force est toujours là, mais sous-jacente, implicite. Chaque jour, il faut choisir: par exemple d’agir seul, ou en accord avec les Allemands (ou tel ou tel autre pays bien placé en fonction des sujets), ou au niveau du Conseil européen ~ou du Conseil de Sécurité, institutions qui nous sont en règle générale plus favorables (droit de veto, forte influence française) que le Sommet des Sept ou que, bien sûr, le Conseil atlantique. Chaque solution a ses avantages et ses inconvénients. Cette géopolitique s’apprend vite. François Mitterrand, qui n’en était certes pas ignorant avant son élection, en était devenu un expert, une fois le premier cycle diplomatique annuel épuisé, ce qui ne lui a pas évité certaines illusions, par exemple sur notre aptitude à influencer les Sept ou sur notre faculté de faire aboutir de «grandes initiatives».

Le problème central, cependant, réside dans les relations avec les États-Unis, surtout après 1989, quand les contrepoids à leur comportement hégémonique ont disparu ou n’osent plus s’affirmer. En matière militaire, il reste impossible d’agir sans eux, comme de les contraindre. On peut dénoncer cette situation; il est arrivé au Président de le faire, mais, en règle générale, il n’aimait pas le verbalisme inutile. Son irréductibilité à l’américanisation prenait la forme de la résistance passive, rarement celle de la querelle. On peut aussi tenter de convaincre ou de contraindre les Américains, à condition d’avoir bâti un rapport de forces qui résiste au premier coup de vent, et de savoir s’adresser chez eux aux différents centres de pouvoir – Présidence, Congrès, lobbies, médias.
Au total, dans la toile d’araignée multilatérale, égalisatrice mais paralysante, on peut plus facilement résister seul qu’agir seul. Plus le Président se cognait aux limites de ce système et y mesurait les limites «du» Pouvoir, que même un sceptique très cultivé comme lui avait sous-estimées, plus il était convaincu qu’il faudrait renforcer les institutions internationales et les organes de co-décision.

De son époque, le Président l’a été aussi par les arbitrages qu’il a rendus avec constance en faveur de l’effort spatial franco-européen ou de la recherche scientifique dans le budget français ou communautaire; ou quand il invitait en grand nombre, comme le Chancelier allemand, chefs d’entreprises et hommes d’affaires à l’accompagner dans ses voyages, et qu’il choisissait pour destinations, au fil des années, en sus de tous les pays voisins, amis, alliés et partenaires traditionnels de la France, les pays neufs ou émergents: Mexique, Vénézuela, Brésil, Argentine, Inde, Pakistan, Bengladesh, Chine, Indonésie, Corée du Sud, Afrique du Sud, Île Maurice, Vietnam, Kazakhstan, Ouzbekistan. S’il n’avait tenu qu’à lui, si des circonstances diplomatiques ou la maladie ne s’y étaient opposées, nul doute ~qu’il aurait visité aussi l’Australie, la Nouvelle-Zélande, qu’il serait revenu au Chili. De même que, pour des raisons bien différentes, l’envie le tenaillait aussi d’aller en Iran ou à Cuba...

Mais moderne est un mot un peu court, un peu banal et pour tout dire insuffisant pour définir cette insatisfaction, parfois même cette révolte que François Mitterrand, tout réaliste qu’il fût, manifestait parfois devant le monde tel qu’il est. Certes, il ne manquait jamais une occasion de se rebiffer contre le moralisme qu’on lui opposait à propos de la Pologne ou du Rwanda, en passant par la Yougoslavie, comme s’il était responsable, lui, des faits détestables qu’il constatait et qu’il devait prendre en compte. À tout instant il renvoyait les Tartuffe, les donneurs de leçons à leurs contradictions, qui sont légion; on l’attaquait, il griffait. Sous l’émouvant visage de l’humanitaire, il subodorait le bon vieux parti colonial, et, derrière les arguments des promoteurs du devoir d’ingérence, l’éternel parti de la guerre, toujours prêt à déclencher une guerre juste pour défendre les bons et punir les méchants, comme on dit depuis saint Augustin. Et c’est bien parce qu’il se méfiait des mandats impératifs que les opinions occidentales surchauffées par les médias seraient capables de donner à des gouvernements faibles qu’il veillait scrupuleusement à canaliser ces élans dans des règles, des institutions, le droit, la loi internationale.

Et pourtant... Lui aussi, à sa façon – humaniste ou socialiste? –, espérait un monde meilleur. S’il a nommé Bernard Kouchner secrétaire d’État à l’Action humanitaire, s’il a reçu à plusieurs reprises Bernard-Henri Lévy, s’il a prêté attention à tant d’idées apparemment utopiques de Jacques Attali, s’il a tant conversé avec Elie Wiesel ou d’autres Prix Nobel sur l’avenir du monde, et reçu, écouté et soutenu sans se lasser tant de dirigeants du Sud, ce n’est pas uniquement parce qu’il était politiquement, diplomatiquement ou médiatiquement opportun de le faire. Comme de beaucoup d’autres interlocuteurs, il en attendait un dépassement, une invention de l’avenir, car lui aussi avait espéré dans la Société des Nations, puis dans les Nations unies. Plus le temps passé au pouvoir s’allongeait et plus il souhaitait des ruptures, des effractions, guettait des opportunités. Mieux que moderne, il s’est montré dans ces moments-là visionnaire.

Visionnaire il l’était à l’évidence quand il évoquait le destin du Proche-Orient, celui de l’Europe, le destin des relations franco-allemandes. Mais voir juste avant les autres est une chose; changer les règles du jeu international en est une autre. Après la guerre du Golfe, comme Bush, il a cru pouvoir parler d’un nouvel ordre international. Pour s’indigner en Conseil des ministres de l’emploi des gaz contre les Kurdes par Saddam Hussein et de l’indifférence du reste du monde, ses mots ont presque été ceux de Bernard Kouchner. Pourtant, un an plus tard, il dit à ce dernier, dans l’avion de Sarajevo: «Le droit d’ingérence, Kouchner, cela n’existe pas... «Ces contradictions, ces aller-retour ne découlent-ils pas du constat qu’un droit d’ingérence exercé par un gouvernement mondial idéal préviendrait assurément bien des malheurs, mais que, pour l’heure, il profiterait au plus fort, maître des armes, des règles et des images. Les États-Unis? Un Chef d’État n’est pas un essayiste ni une organisation humanitaire. Il ne peut faire l’économie des lois de la physique et, en l’espèce, de questions telles que: qui s’ingère? chez qui? de quel droit? pour faire quoi?

Surtout pendant son second septennat, François Mitterrand n’a pas tiré prétexte de la difficulté à répondre à ces questions pour les écarter. Ainsi quand il soutint les efforts de Michel Rocard, alors son Premier ministre, en faveur du sommet de La Haye qui préparait, dans la foulée des conclusions du Sommet de l’Arche de 1989, une convention sur la sauvegarde des climats; quand, en juin 1992, il s’est rendu au Sommet de la Terre à Rio, pour signer cette même convention ainsi qu’une autre sur la sauvegarde de la diversité des espèces; quand, en mars 1995, deux mois avant la fin de son mandat et dix mois avant sa mort, il a démontré par sa présence à Copenhague qu’il ne tenait pas pour dérisoire ce premier sommet social mondial de l’ONU. Mais ces grandes déclarations d’intention, ces engagements novateurs, ces proclamations de droits inédits supposaient qu’au préalable tous les États du monde acceptent d’exercer de plus en plus en commun – c’est-à-dire de limiter de plus en plus, si l’on raisonne en termes classiques – leur souveraineté.

Dans ce domaine, François Mitterrand a été tout sauf intégriste. Dans sa préface à ses Réflexions sur la politique étrangère de la France, en février 1986, il avait déjà énuméré en détail tous les secteurs dans lesquels, y compris sous le général de Gaulle, la France avait déjà consenti librement des transferts (et non des abandons) de souveraineté , pour demander qu’on ne réveille pas cette querelle dépassée.

Dans la mise en œuvre de tous les volets majeurs de sa politique – Allemagne, Afrique, Proche-Orient, Europe –, on l’a vu faire appel à toutes les tonalités de son talent. Mais c’est au service de son grand dessein européen que cette orchestration a été la plus accomplie. Parce que l’Europe est à la fois une idée qui a plus de mille ans, la très grande idée juste du second après-guerre, qu’elle reste une idée d’avenir supposant un dépassement révolutionnaire des rapports entre États, et qu’elle nous permettrait de renouer avec la puissance utile. Une très vieille idée neuve. La plus futuriste des idées multiséculaires. Celle qui peut transformer le monde du XXIe siècle au prix, pour la France, d’une constante contradiction motrice: préserver son autonomie pour mieux la dépasser.

Le cap européen fixé dès qu’il l’a pu, au milieu des années quatre-vingt, était assez bon, il était fondé sur une idée à assez long terme, il était suffisamment indépendant de la conjoncture – même si c’était une conjoncture qui durait depuis 1945 – pour n’avoir qu’à être confirmé après la chute du Mur et la disparition de l’URSS. Au départ, il ne s’agissait que de réconcilier Français et Allemands, de faire à Six un marché commun, d’assurer la prospérité à l’Europe de l’Ouest. Dans les années quatre-vingt, il s’est agi de remettre en marche cette machine. Dans les années quatre-vingt-dix, ce qui est en jeu, c’est tout simplement la constitution d’une Europe capable d’exister et de peser demain entre l’Amérique et l’Asie.

Peser pour quoi faire? D’abord pour assurer notre sécurité, notre prospérité. Mais aussi pour préserver notre culture, nos idées, notre façon d’être et, après l’avoir radicalement réformé, notre modèle d’organisation sociale. Pour avoir les moyens de civiliser la mondialisation. Avenir du Conseil de Sécurité, du G7, du FMI, de l’OTAN, litiges au sein de l’Organisation mondiale du commerce, relations entre les monnaies: pas un de ces sujets que nous n’ayons intérêt à aborder sur la base d’une position commune européenne. Plus l’Europe sera forte, plus grande notre influence pourra y être, et plus la régulation de la mondialisation – prochain enjeu – se rapprochera de nos conceptions.

Parce qu’il ne se résignait pas à voir la civilisation européenne ne plus occuper la première place, François Mitterrand a mené à travers des détours apparents la plus têtue, la plus volontariste des politiques étrangères de la Ve République. Car vouloir rectifier ainsi la carte des rapports de force et d’influence dépasse en ambition tous les autres objectifs, plus traditionnels ou plus formels, des diplomaties. Y compris celle des autres grands pays dans cette même période. Les États-Unis? Ils se sont bornés, effet de masse aidant, à donner le coup de grâce à un système géopolitique et économique concurrent moribond et à élargir ainsi leur semi-hégémonie à une domination militaire et conceptuelle pour le moment globale. Qui ne l’aurait fait à leur place? Mais nous n’y sommes pas. L’URSS? En se transformant, elle a précipité sa perte, le danger qu’il y a pour les dictatures à tenter de se libéraliser. Pour la Russie, la route sera longue. L’Allemagne? Elle a su recevoir le cadeau providentiel de l’unité et endosser sa nouvelle stature tout en restant européenne. La Grande-Bretagne? Faute d’autre projet, elle n’a employé ses ressources, qui sont grandes, qu’à entraver l’édification d’une Europe forte, ce qu’elle confond avec une lutte contre sa marginalisation. Les pays d’Asie? Le réveil de la puissance qui s’y manifeste a surtout eu, pour le moment, des incidences régionales.

Toutes choses égales d’ailleurs, la France a fait plus ou, en tout cas, a voulu plus. Elle a à la fois lutté bec et ongles pour préserver tous ses avantages antérieurement acquis et œuvré aux fondations de la seule construction susceptible d’équilibrer, d’amortir, d’humaniser la mondialisation en cours.
Les esprits sceptiques et lucides sont souvent fatalistes; les utopistes et les idéalistes, souvent chimériques. Chez François Mitterrand, le scepticisme était actif, et la lucidité constructive. Certes, il doutait parfois du désir des Français ou des Européens de mener à son terme ce chantier. Il ne doutait pas, en revanche, qu’hors d’Europe on n’en voulait pas! Mais il était sûr de l’influence que retrouverait une France résolue à travers une Europe forte, par quoi se poursuivrait l’épopée française. Diplomatie d’Archimède à deux niveaux et deux leviers. Oubliez péripéties et polémiques, utilisez cette clef: tout est logique, le sens évident.

La métaphore des bâtisseurs de cathédrales a été utilisée ad nauseam pour décrire sa politique européenne. Elle en exprime tout ou presque: l’ambition, l’élan, la durée. Mais pas le rôle dans l’équilibre du monde à venir qu’elle a visé à donner – à redonner? – à l’Europe. À l’issue de ces quatorze années, longues et fugaces, le Traité d’Union politique, et surtout l’idée qui l’a inspiré, est l’essentiel du legs de François Mitterrand. Voilà ce que le Président Mitterrand a fait, pourquoi et comment il l’a fait. En le relatant, j’ai voulu contribuer à la réflexion sur la France à l’heure de la mondialisation concurrentielle.

Aucune des évolutions en cours dans le monde, sur aucun plan – diplomatique, commercial, militaire, culturel, linguistique – ne nous est spontanément favorable. Pour faire face, il ne suffit pas d’en appeler à la volonté. Une idée convaincante doit la guider. Á mon sens, elle ne peut découler aujourd’hui que de la bonne résolution de l’équation France-Allemagne-Europe.
Après l’élan européen des années 1984-1992 est venu un reflux. Mais, pas plus que les vagues de la mer, celles de l’Histoire ne cessent jamais.

Pour toute demande de rendez-vous, contactez le bureau de Monsieur Védrine à l'adresse suivante : bureau.hv(at)hvconseil.com