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Les cartes de la France à l’heure de la mondialisation

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EDITIONS FAYARD - 191 pages

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Dialoguant avec un grand expert, Hubert Védrine, alors ministre des Affaires étrangères, évoque l’état du monde, la place et le rôle de la France dans le monde global, explique «comment s’y prendre avec les Etats-Unis», expose l’ambition européenne de la France et ses dilemmes, ainsi que la combinaison de politiques étrangères nationales avec une politique étrangère commune, donne enfin sa vision des rapports entre éthique et réalisme dans la politique internationale.

1. Quel monde ? 7
2. La France dans le monde global 29
3. Comment s’y prendre avec les Etats-Unis ? 69
4. Notre ambition européenne et ses dilemmes 83
5. Politique étrangère européenne commune, politiques étrangères nationales 105
6. Ethique et réalisme 137

POSTFACE DE
DOMINIQUE MOÏSI



La diplomatie est-elle une discipline scientifique, avec ses règles éprouvées, immuables, ou à tout le moins un art à pratiquer avec délicatesse, dont il conviendrait de tenir à distance les profanes et les apprentis sorciers ? Au lendemain de l’incident de l’Université de Bir Zeit, en Palestine, où des jets de pierres contre Lionel Jospin visaient au moins autant l’autorité de Yasser Arafat sur le peuple palestinien que les mots prononcés sur le Hezbollah par le Premier ministre français, les commentaires ne manquèrent pas pour critiquer un chef de gouvernement qui s’était avancé sans précautions en terrain miné.

À l’encontre de cette attitude traditionnelle et encore largement dominante dans les milieux diplomatiques, il existe un autre regard selon lequel, pour plagier la célèbre formule de Clemenceau appliquée à la guerre et aux militaires, « la diplomatie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls diplomates ». L’ancêtre de l’Institut français des relations internationales – cadre de ma vie professionnelle au cours de ces vingt dernières années –, le Centre d’études de politique étrangère, fut conçu dans les couloirs du Congrès de Versailles en 1919 et s’inspira d’une vision wilsonienne du monde.La Première Guerre mondiale, tragédie absurde et suicidaire, avait été pour une bonne part le résultat de la diplomatie secrète des États et du système des alliances.Les grandes puissances victorieuses – France, États-Unis, Grande-Bretagne – se devaient de créer en leur sein des institutions de recherche et de débat indépendantes sur les questions internationales.Ainsi naquirent, à New York le Council on Foreign Relations, à Londres le Royal Institute for International Affairs (Chatham House), puis, un peu plus tard à Paris, le Centre d’études de politique étrangère.

À l’heure de la mondialisation et de l’Internet, alors que la diplomatie est devenue toujours plus complexe dans sa multiformité, cependant que les acteurs du jeu international se multiplient également, les réflexions nées de la Grande Guerre semblent plus actuelles que jamais.La mondialisation des années 1990-2000 n’a-t-elle pas contribué à l’émergence d’un monde transnational au sein duquel les États, et donc leurs représentants, les diplomates, demeurent des acteurs privilégiés, mais des acteurs parmi d’autres de la scène internationale ?

Dans son schématisme quasi mathématique, la guerre froide avait vu la prolifération des Think Tanks et des Docteurs Folamour.Pour pratiquer la dissuasion avec le minimum de risques, il fallait en connaître les règles et les faire partager à l’adversaire. Aujourd’hui, la comptabilité des missiles a laissé de plus en plus place à l’analyse de l’interaction des facteurs ethniques, sociaux et économiques.La dimension culturelle des relations internationales occupe désormais une place toujours plus grande.De manière certes confuse, voire dangereusement chaotique, est en train de naître une « société civile internationale ».

Dans ce contexte nouveau, la justification d’une diplomatie intellectuelle, indépendante, non partisane, modeste mais pleinement libre dans son expression, semble, au sein de toute société démocratique, plus grande que jamais.Hommage du vice à la vertu, Talleyrand ne disait-il pas dès 1821, dans son discours sur la liberté de la presse à la Chambre des pairs : « Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, plus d’esprit que Bonaparte, plus d’esprit que chacun des directeurs, que chacun des ministres passés, présents et à venir : c’est tout le monde. » Les questions internationales feraient-elles exception à ce principe ?

Dans de nombreuses circonstances, les témoignages et analyses des organisations humanitaires présentes sur le terrain, voire les informations recueillies et diffusées par les médias sont pour le moins aussi importants, pour comprendre et agir sur telle ou telle situation, que les notes plus distanciées des « professionnels » de la diplomatie.Les centres de recherche des organisations non gouvernementales peuvent se révéler aussi indispensables que les cellules d’analyse et de prévision des ministères.Sans parler des « intuitions personnelles » des analystes qui, du fait même de leur indépendance et de leur « irresponsabilité », peuvent se permettre de « penser l’impensable » – comme, en septembre 1989, la réunification inéluctable, à plus ou moins court terme, de l’Allemagne au moment même ou les « services » brillaient par leur extrême circonspection.

À l’heure de l’Internet, des chaînes de télévision câblées et multiples, des équipes d’humanitaires envoyées sur le terrain, l’information n’est plus l’apanage d’une élite administrative au seul service d’États dont les prérogatives – mais pas les responsabilités – se réduisent comme peau de chagrin.Les notes codées des services de renseignement recèlent-elles des informations que la lecture et l’interprétation des médias de qualité ne livrent pas ? Cette décentralisation de l’information contient en germe les prémisses d’une révolution inévitable : celle de la gestion des activités diplomatiques. Une révolution qui est plus qu’amorcée par le Quai d’Orsay, dont le rythme s’accélère aujourd’hui et qui ne remet pas en cause pour autant la centralisation de la décision diplomatique.

Il serait vain et dangereux de considérer que n’importe qui peut faire de la diplomatie.L’ère de l’Internet ne justifie pas la diplomatie du « café du commerce ».Tout n’est pas possible. La raison d’État a ses raisons que le cœur ne peut ni méconnaître ni dominer totalement. Rien ne serait plus périlleux que d’échanger la froideur de l’éthique de responsabilité pour les diktats d’une éthique de conviction monopolisée par des minorités oppressives, autodésignées, sans aucun contrôle démocratique, utilisant leur maîtrise des médias pour faire prévaloir leurs émotions sélectives, voire leurs intérêts spécifiques, corporatistes, idéologiques ou de tout autre nature.

Quel peut être le rapport entre éthique et raison d’État ? La nature humaine est-elle immuable ? Si l’homme est ce qu’il est, la diplomatie ne peut être que ce qu’elle a toujours été : non pas la volonté de progresser vers le mieux, à la marge, mais l’ingrat et difficile effort d’éviter le pire, jamais inévitable mais toujours possible.

Y a-t-il dans la vision du monde d’Hubert Védrine, telle qu’elle peut apparaître ici – mais sans doute est-ce le fait de mes propres interrogations –, trop d’Amérique sur un plan quasi passionnel et défensif, et trop peu d’Europe, ou une Europe trop tiède ?

Il est certes légitime de mettre l’accent sur les différences de nature entre le champ monétaire et le champ diplomatique, entre la monnaie unique et la politique étrangère et de sécurité commune.Mais cette version modernisée du « Concert des nations » peut-elle suffire à rendre l’Europe crédible aux yeux du monde ? Si, aujourd’hui, deux commissaires européens semblent faire entendre leurs voix plus que d’autres, le Français Pascal Lamy et l’Italien Mario Monti, c’est, par-delà leurs qualités personnelles indéniables, parce que le premier incarne une Europe qui, en matière de commerce, existe et est crédible, et que le second exerce un pouvoir réel en matière de compétition et de concurrence. En ce qui concerne les questions de sécurité et de politique étrangère communes, il y a trop de voix qui s’expriment et pas assez de politique qui se dégage.On parlait en France, au moment du lancement de la monnaie unique, du « choc fédérateur » de l’euro, pour reprendre la formule d’Hubert Védrine. Et si c’était l’inverse qui était en train de se produire, la faiblesse de l’euro reflétant en partie le déficit de crédibilité politique de la construction européenne ? Il existe un contraste saisissant entre la vitalité, le dynamisme, la confiance retrouvée en elle-même de l’Europe et de la majorité des peuples qui la composent, et la quasi paralysie et la crise d’identité de l’Union européenne.

On peut certes regretter la manière hésitante, alternant entre indifférence coupable et unilatéralisme jaloux, dont l’Amérique fait montre dans la gestion de son statut d’hyperpuissance.Jamais sans doute dans l’histoire un pays a-t-il disposé d’une puissance comparativement aussi grande et a-t-il fait preuve d’aussi peu d’intérêt pour les affaires du monde. L’« empereur» est fier de sa supériorité, mais entend l’utiliser avant tout pour se protéger des désordres de l’empire. Cependant, on ne saurait réellement nier que le monde serait un endroit infiniment plus dangereux et plus instable qu’il n’est sans les États-Unis.

Il existe aussi, me semble-t-il, une certaine contradiction entre la volonté plus que légitime de créer un monde multipolaire et la lenteur que met l’Europe à surmonter les difficultés évidentes à concilier l’approfondissement et l’élargissement de l’Union européenne.Un monde multipolaire ne peut que commencer par la démonstration faite par l’Europe de sa volonté d’exister pleinement sur la scène internationale en tant qu’acteur à part entière.

On ne peut que suivre Hubert Védrine quand il pense que l’Europe ne saurait s’ériger en simple donneuse de leçons éthiques au reste du monde. Elle vit toujours et a donc des intérêts à défendre.Mais je maintiens qu’aujourd’hui, il est réaliste d’être moral, et non pas moral d’être réaliste. Certes, nous vivons dans un monde de valeurs universelles et d’émotions sélectives. Certes, les critères de moralité qui s’appliquent à de grandes puissances, surtout si elles sont nucléaires, ne peuvent être les mêmes que ceux qui sont imposés à des États plus vulnérables du fait de leur taille ou de l’absence d’enjeux stratégiques réels qu’ils représentent. Ces doubles standards ne doivent pas pour autant conduire à nous installer dans un cynisme facile.Une moralité sélective est préférable à un cynisme universel. Elle constitue un progrès certes relatif, mais ce sont les premiers pas qui comptent.Nulle part la souveraineté n’est plus un absolu, et la morale n’est plus reléguée nulle part au rayon des accessoires.

Selon Benjamin Disraeli – dans un propos rapporté par André Maurois dans sa biographie de l’homme d’État anglais –, « rien n’est plus décevant que d’être Premier ministre du Royaume-Uni, mais, pour le savoir, il faut l’avoir été ». Rien de plus frustrant, pour une analyse des questions internationales, que de servir en quelque sorte de sparring partner à un ministre des Affaires étrangères en exercice, fût-il aussi sophistiqué et intellectuel que peut l’être Hubert Védrine.Mais rien de plus passionnant aussi que ce sentiment de vivre par procuration, presque par effraction, l’espace d’une crise qui se prolonge, la réalité internationale à partir du « bureau de Vergennes », de confronter l’analyse à chaud du ministre avec les tests quotidiens que lui font subir la réalité.Nous avons ainsi « vécu ensemble », entre autres, la guerre au Kosovo et, rétrospectivement, il me semble que nous avons partagé pour l’essentiel les mêmes analyses.La hiérarchisation des priorités du ministre, telle qu’elle a pu m’apparaître au détour d’une confidence ou d’un simple jugement, constitue, pour la compréhension du monde que peut avoir l’analyse extérieure et irresponsable, une clé de lecture parfois déconcertante, toujours passionnante, voire fascinante.

Comment instiller « à la marge » davantage d’éthique dans un monde qui sera toujours dominé par les rapports de forces : telle a toujours été la préoccupation dominante qui a inspiré ma passion pour les relations internationales. Après ce dialogue, confronté comme j’ai pu l’être à l’analyse clinique d’un praticien, je perçois mieux que jamais les limites, les difficultés, mais aussi la nécessité d’une telle approche, d’un tel équilibre entre deux mondes où l’observateur que je suis paraîtra toujours trop idéaliste et rêveur aux yeux du praticien, et trop « contaminé » par la realpolitik à ceux des purs idéalistes.Il n’est pas facile d’être passionnément modéré.







POSTFACE DE
HUBERT VEDRINE







Je suis convaincu qu’à notre époque, la politique étrangère doit en permanence être expliquée.Il est normal que le public sache quelle analyse les responsables politiques font de l’état du monde, des rapports de forces, des problèmes que rencontre notre diplomatie, qu’il connaisse les différentes options qui s’offrent au pays et les raisons pour lesquelles, au bout du compte, nous nous déterminons dans un sens plutôt que dans un autre.

Je mets en pratique ce principe général en m’exprimant très régulièrement devant le Parlement et ses commissions, en répondant aussi souvent que mon emploi du temps me le permet aux demandes d’interviews qui me sont adressées, ou en saisissant l’occasion des nombreux « points de presse » pour expliquer tel ou tel aspect particulier.Mais ces exercices nécessairement courts ne permettent pas, sauf exception, de développer l’ensemble d’un raisonnement. C’est pourquoi j’ai répondu par l’affirmative à la proposition qui m’a été faite par Claude Durand, de dialoguer très librement de toutes les questions qui touchent à la politique étrangère de la France avec un expert réputé, Dominique Moïsi. Nous sommes bien sûr ici dans des rôles différents : lui comme analyste, moi comme ministre des Affaires étrangères en fonction.Il a sa sensibilité et ses tropismes, j’ai les miens, et mes responsabilités. Nous nous sommes entretenus longuement et à plusieurs reprises. Il me semble que nous n’avons éludé aucun des sujets chauds du moment et que nous avons parlé sans tabou, en tordant le cou à quelques idées reçues. Si le petit livre qui en est le résultat peut contribuer à cette nécessaire explicitation de notre diplomatie, j’en serai très heureux.

La première chose était de se mettre d’accord sur les mots.

Le débat public et politique sur la place et le rôle de la France dans le monde reste trop embrouillé par des réactions nostalgiques ou émotionnelles, encombré de susceptibilités mal placées, obscurci par des considérations qui traduisent trop souvent une méconnaissance du monde actuel ou un décalage par rapport à une réalité qui a changé. Tout cela se concentrant sur des querelles de mots. De mots piégés, comme par exemple : « grande puissance », « souveraineté », « autonomie », entre autres formules usées, répétées à satiété. D’où le temps que nous avons passé à cerner les termes les plus exacts possibles pour décrire la place des États-Unis, celle de la France, la nature du monde global, issu de la décompartimentation de la planète et des forces qui s’y exercent. Si tous nous sommes d’accord sur le diagnostic, et si tous nous mettons les mêmes choses sous les mêmes mots, notre pays agira mieux et se fera comprendre plus sûrement.

La conclusion de notre débat, de ma réflexion et de mon expérience de déjà trois ans, est fondamentalement optimiste.La France est un grand pays. Elle ne va pas se dissoudre dans un magma mondial ni même européen. Elle a en mains d’excellentes cartes, voire des atouts majeurs, si elle sait en jouer, pour préserver dans le meilleur sens du terme son identité et son influence, et apporter une contribution décisive tant à une meilleure organisation du monde qu’au renforcement de l’Europe. Ce point est fondamental.Il faut cesser d’aller et venir de façon stérile entre la nostalgie et la prétention.La France peut et doit être parfaitement à l’aise dans les années deux mille, consciente de ce qu’elle représente d’unique, mais ouverte aux autres, en contact avec tous les acteurs du jeu international : les cent quatre-vingt-huit autres États, les dizaines d’institutions internationales, les ONG, les grandes entreprises, les médias.Pays capable de rassembler des alliés pour s’opposer à ce qui est inacceptable, de constituer des majorités d’idées pour entraîner les mouvements nécessaires, exercice indispensable à une époque où il est de plus en plus rare qu’un État puisse décider seul, que ce soit pour refuser ou pour imposer, cette France-là a toutes les raisons d’être confiante et tous les moyens de se montrer audacieuse.

La question des relations avec les États-Unis a, depuis plusieurs décennies, constitué un casse-tête pour notre diplomatie.Je comprends toutes les raisons qui avaient amené le général de Gaulle, dans le contexte où il œuvrait, à prendre les positions qui ont été les siennes.Cette grande tradition a certes évolué, mais elle avait laissé subsister dans notre diplomatie à l’égard des États-Unis une agressivité routinière et vaine qui ne conduisait à rien et, au surplus, compromettait nos chances de convaincre nos autres partenaires essentiels d’entreprendre quoi que ce soit d’important avec nous.Il fallait s’y prendre autrement.

Il est vrai que c’est très difficile – pour ne pas dire plus – d’être l’ami et l’allié de l’hyperpuissance américaine sans qu’elle considère que l’on doit, pour cette seule raison, s’aligner automatiquement sur elle.Pourtant, notre position est claire.Nous estimons dans certains cas – et ce sont même les plus nombreux – qu’il faut coopérer avec les États-Unis, ou les soutenir, tout simplement parce que nous partageons les mêmes objectifs ou que nous travaillons ensemble dans les mêmes instances : le Conseil de sécurité, le G8 ou le « groupe de contact », par exemple.Mais, d’autre part, nous voulons pouvoir exprimer nos désaccords, voire notre opposition à certains de leurs projets ou de leurs comportements avec la même tranquillité, sans que cela fasse scandale ni que l’on réveille aussitôt la vieille antienne de l’anti-américanisme.

Nous faisons et l’un, et l’autre.

Il me semble qu’un point d’équilibre a été trouvé et qu’un certain consensus s’est formé – en tout cas chez nous – autour de cette conception plus saine, plus franche, plus concrète, et en définitive plus efficace des relations franco-américaines.

Les questions diplomatiques classiques ne manquent pas dans le monde actuel, qu’il s’agisse des Balkans, de la Russie, de la Chine, du Proche et du Moyen-Orient ou de l’Afrique des Grands Lacs.J’ai indiqué point par point comment nous les abordions, ce que nous faisions.Nous en avons parlé au fil de cet entretien.Je voudrais plutôt, dans cette postface, mettre l’accent sur un problème central et des problèmes nouveaux : le problème central, c’est celui de l’Union européenne ; les problèmes nouveaux sont ceux de l’action diplomatique dans un monde global et du rapport renouvelé entre réalisme et éthique.

L’Union européenne est à la croisée des chemins. Expression rebattue, mais qui désigne précisément la situation actuelle entre deux pentes possibles : renforcement ou dilution.Le grand élargissement s’impose à l’Union.Il n’y a aucune raison légitime de refuser l’entrée dans l’Union à des pays européens libérés du communisme, qui partagent nos valeurs, sont prêts à consentir les efforts nécessaires pour s’adapter aux règles juridiques, économiques et politiques qui s’imposent dans l’Union, et sont capables de le faire.L’Histoire le veut.Mais, même bien préparé, même bien négocié et donc maîtrisé, ce grand élargissement, ce passage de quinze à vingt-sept membres – voire, un jour, à trente et plus – modifie radicalement les bases sur lesquelles la construction européenne a été conçue, lancée et menée à bien par les pères fondateurs et les dirigeants historiques que l’on sait, jusques et y compris à la ratification du Traité de Maastricht et à la création de l’euro.

Il ne suffit pas aujourd’hui d’invoquer la figure de Robert Schuman, d’afficher un optimisme européen imperturbable, d’appeler chaque jour à l’audace, au courage et à la vision, pour apporter une réponse à cette question simple : « Comment faire fonctionner une Europe à trente ? », quand on voit déjà les problèmes que rencontre l’Europe à quinze. Ce débat a fini par s’ouvrir, deux types de propositions se font jour pour le court et le long terme, pragmatiques ou fédéralistes, et cette réflexion est positive.

La France va prendre la présidence de l’Union le 1er juillet prochain. Elle fera tout ce qui dépend d’elle pour que la conférence intergouvernementale sur les réformes des institutions résolve, pour le Conseil européen de Nice, en décembre 2000, les trois problèmes qui n’avaient pu l’être en 1996 et 1997 lors de la précédente conférence du même type : la repondération des voix, sans laquelle l’élargissement du vote à la majorité qualifiée, indispensable pour faciliter les décisions en Europe, serait impossible ; et la réforme – plafonnement, réorganisation – de la Commission.Nous savons qu’il faut absolument réussir ces réformes, et en même temps qu’elles ne suffiront pas, à elles seules, à assurer l’efficacité de l’ensemble à venir. D’où l’extrême importance que nous accordons à une quatrième modification : l’assouplissement des coopérations dites « renforcées ». Il s’agit de permettre à quelques pays, projet par projet, politique par politique, d’aller au-delà, de faire plus ou autrement que les politiques conçues pour tous. C’est « la géométrie variable », dont personne n’est exclu a priori, à ne surtout pas confondre avec « l’Europe à deux vitesses » où ce seraient toujours les mêmes qui seraient en première ou en deuxième catégorie, ou encore avec « l’Europe à la carte » où chacun choisirait ce qui l’intéresse dans l’Union, sans socle commun.Le même dispositif pourrait permettre aux quelques États décidés à accomplir un bond en avant dans l’intégration politique – l’avant-garde – de le faire sous cette forme. Ainsi cette disposition deviendrait-elle le point de passage obligé pour tous les développements futurs de l’Europe, du plus pragmatique au plus ambitieux.

Une révolution traverse les relations internationales.Nous en avons parlé tout au long de cet entretien. Celles-ci ne sont plus constituées par une addition de relations diplomatiques bilatérales.Il y a une différence de nature entre les rapports qu’entretenaient entre elles les huit puissances participant au Congrès de Vienne en 1815, et même entre les cinquante-trois États membres fondateurs de l’ONU, lors de la Conférence de San Francisco en 1945, et les cent quatre-vingt-neuf États actuels, après les décolonisations, l’éclatement de l’URSS et de la Yougoslavie, le décompartimentage général. Nous avons analysé les aspects bénéfiques, prometteurs ou néfastes de cette mutation et du rôle des nombreux acteurs nouveaux de la vie internationale.Mais, quoi qu’on en pense, la politique étrangère de la France doit en tenir compte. Ce sont des réalités nouvelles qu’il nous faut intégrer dès l’analyse des situations et jusqu’à la mise en œuvre de la politique, en passant par les décisions proprement dites. C’est là une véritable mutation dans laquelle s’est engagé le ministère des Affaires étrangères tout entier, vigie scrutant les événements du monde, tour de contrôle de nos relations internationales, orchestrateur de la défense de nos intérêts et de la promotion de nos idées.

J’ai expliqué sous quelle forme nous le faisons.Une des conséquences logiques de ces novations est que l’ensemble des institutions internationales va devoir être réformé et adapté dans les années qui viennent.Je ne reviendrai pas sur l’Union européenne. C’est vrai aussi bien de l’Organisation des Nations unies, et notamment de son Conseil de sécurité, que des institutions financières – Fonds monétaire international et Banque mondiale – et de l’Organisation mondiale du commerce, surtout pour ce qui est de ses méthodes, etc. Elles devront tout à la fois devenir plus représentatives, et donc plus légitimes, tout en restant efficaces ou en le devenant davantage. Sur tous ces points, la France fait des propositions, elle en fera d’autres, soit d’elle-même, soit par l’intermédiaire de l’Union européenne. C’est l’expression d’une volonté politique, très forte dans notre pays, de « civiliser » ou d’« humaniser » la mondialisation, en tout cas de lui fixer des règles, tant ses aspects sauvages et destructeurs sont aussi évidents que ses dimensions enrichissantes et libératrices.

Une autre grande question traverse toutes les politiques étrangères aujourd’hui, et nous y avons consacré un long chapitre : c’est celle des relations entre éthique et réalisme.Je l’ai dit en réponse aux interpellations de Dominique Moïsi, et je voudrais le redire ici avec une certaine passion : je ne crois pas qu’il y ait d’un côté des monstres froids, les États, inspirés par la realpolitik la plus cynique et, de l’autre, une société civile internationale en formation, porteuse de transparence ou de morale, d’éthique et de justice, à laquelle il suffirait de faire confiance pour que soient résolus les problèmes de l’humanité.Je ne me sens pas chargé de défendre le réalisme tel qu’il est caricaturé par les idéalistes.Je n’ai pas envie non plus d’ironiser sur l’idéalisme qui fait hausser les épaules des fatalistes. Cette opposition terme à terme ne m’intéresse pas. Ce qui me passionne, c’est de faire de la politique étrangère de la France en action le lieu où s’opère la synthèse de l’expérience historique, du réalisme le plus aguerri, des exigences morales les plus fortes et les plus neuves, des novations technologiques et méthodologiques, des principes et des actes, de la mémoire et de la vision.

C’est là une grande ambition. Cet objectif ne pourra être ni complètement ni constamment atteint.Mais essayer de s’en rapprocher justifie un effort de tous les instants.D’autant plus que c’est, en politique internationale, l’expression de ce qu’accomplit, dans tous les domaines, le gouvernement auquel je suis fier d’appartenir.

C’est pourquoi j’ai participé d’autant plus volontiers à cette discussion stimulante, enrichissante, surtout dans ses moments les plus complexes, animé par une éthique de responsabilité dont j’espère qu’on aura pu voir combien elle a, chez moi, la force d’une conviction.


Paris, le 14 mai 2000.

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