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Préface d’Hubert Védrine au livre de Jacques Boucaud sur «François Mitterrand et la Bourgogne»

Octobre 2005, A CONTRARIO

Tant de livres, de toutes natures, ont été écrits sur François Mitterrand qu’il est étonnant qu’il ait fallu attendre l’automne 2005 pour voir paraître un «François Mitterrand en Bourgogne», sujet à l’évidence très riche.

On ne sera pas déçu par l’initiative de Jacques Boucaud, journaliste au Progrès de Lyon, qui comble cette lacune et, mettant ses pas dans ceux de François Mitterrand, nous entraîne dans cette portion de France, des années cinquante aux années quatre vingt dix. Il restitue ainsi de façon vivante et sensible une pièce essentielle du puzzle humain et politique mitterrandien.


L’attachement charnel de François Mitterrand à la France géographique, son extraordinaire connaissance de ses territoires, est connu et le distingue des autres présidents de la Vème République, à fortiori du personnel politique contemporain. Il y a peu d’endroits, de départements, de pays, de villes qu’il n’ait visité plusieurs fois. Et les fleuves, et les forêts, et les églises! La France c’était d’abord pour lui la Charente, l’Aquitaine, les Landes. Mais aussi le Limousin et ses champs, le Luberon et ses lavandes, la Drôme et ses arbres fruitiers, l’Auvergne et ses lacs. Et tant d’autres rituels, d’habitudes, de rendez vous respectés en Creuse, en Dordogne, dans le Rhône, et ailleurs. Sans oublier son amour de Paris, et des quais de la Seine.

Mais dans ce livre, il s’agit aussi d’autre chose. La Nièvre, Château Chinon, Montsauche, le Morvan et ses forêts, c’est son territoire électoral, son «fief» comme aime à le dire la presse, là où il a été élu en 1946 et là où il s’est enraciné de plus en plus profondément. Jacques Boucaud fait revivre avec bonheur l’aventure de François Mitterrand dans la Nièvre, de la conquête en 1946 jusqu’en 1981 et après, ses grands moments politiques, avec la défaite de 1958 et le rebond, les municipales, les cantonales, le conseil général, la circonscription, les figures politiques et humaines, ceux que François Mitterrand affronte, ceux qui l’accompagnent, ses amis, ceux qui constituent son réseau, Bérégovoy qui en hérite.

Cette extraordinaire aptitude de François Mitterrand à tisser des liens avec les gens les plus divers, des sabotiers aux notables, à établir avec eux des relations fortes et durables, à susciter des fidélités indéfectibles que Jacques Boucaud fait revivre, à se saisir de lieux, de moments, de circonstances, à leur donner un sens intense, se les approprier, les incorporer à son propre monde, surgit à chaque étape de ce parcours bourguignon. La méthode politique mitterrandienne, sa perception instinctive de l’âme politique d’une ville ou d’une circonscription, sa conception de la démocratie locale, sa proximité naturelle – bien avant que sévisse la mode artificielle de la «proximité» -, ses méditations d’élu départemental en butte aux tracasseries préfectorales, qui conduiront un jour aux lois Deferre sur la décentralisation: tout apparaît ici à la loupe.

Jusque là, politiquement, il s’agit de la Nièvre, et plus précisément du Morvan, pas encore de la Bourgogne. Il est curieux de retrouver les circonstances qui ont conduit à ce que le département de la Nièvre soit rattaché à la région Bourgogne, plutôt qu’à la région centre – les deux se plaidaient - et le rôle que François Mitterrand y a joué pour éviter l’éclatement du Morvan. On l’a vu aussi attentif aux rapports de force au sein de la région, à l’implantation de Pierre Joxe en Saône et Loire, plus tard à celle d’Henri Nallet dans l’Yonne, et de tant d’autres.

Mais sa Bourgogne c’est aussi, c’est d’abord, devrais je dire pour respecter la chronologie, celle du Sud, la Saône et Loire. Celle de l’ouest du Mâconnais, de Cluny, de Danielle, de la famille Gouze, de Solutré, du Mont Beuvray.

Pourtant, c’est plus au Nord, à la limite de l’Yonne et de la Nièvre, que se trouve le centre magnétique de François Mitterrand en Bourgogne, voire en France: Vézelay, sa Madeleine, sa légende, ses contreforts, le cimetière, les lignes d’horizon alentour. Vézelay découvert avec éblouissement, toujours revisité, où Jules Roy parlait si bien des visites du Président, et des cèpes que l’on vend ici, à l’automne, sur le bord des routes. Taizé formant au sud, les dernières années, avec les conversations avec Frère Roger, un contrepoint.

Elu et promeneur bourguignon, François Mitterrand poursuit sur ses chemins sa méditation. C’est le pays de Vercingétorix, qui siège à son Panthéon personnel des grands hommes de l’histoire de France. Celui de Vauban, à Bazoches. Le pays de Buffon, de Lamartine (il a Mauriac pour l’Aquitaine, Giono pour le Luberon) de Jules Renard, de Romain Rolland. Un pays de résistance, aussi de Bibracte à Dun les Places.

Nul doute que François Mitterrand ait puisé dans ces terres arpentées pendant des décennies, et au contact de ses habitants, la conviction dont il fait part en 1985 à Marguerite Duras que les français sont restés dans l’âme des celtes, des gaulois, des paysans.

En approchant la vérité des rapports de François Mitterrand avec la Bourgogne, sa terre et ses hommes, on comprend la relation de François Mitterrand et de la France.


Hubert Védrine

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