L’édito d’Hubert Védrine

S’il est si difficile et surtout si vain, en ce moment, de parler de l’état du monde en général, c’est notamment parce qu’il n’y a pas (encore?) de «communauté» internationale, mais aussi parce que le multilatéralisme tourne à vide, et que les agrégats statistiques et les moyennes économiques (croissance mondiale) ne signifient pas grand-chose pour chaque individu, d’abord concerné par son propre environnement économique et politique réel (sauf quelques geeks). L’ONU, le G20, l’OMC etc… sont des enceintes où la compétition mondiale continue, pas des pouvoirs. La prétention de l’Occident à se prendre pour le tout ne tient plus dans un monde où émergent des dizaines de pays dynamiques et ambitieux. Les Occidentaux sont sur la défensive, et les émergents optimisites.

Les Occidentaux doivent analyser méthodiquement ce qu’ils vivent, c’est-à-dire une concomitance pour ne pas dire un carambolage, de crises et de mutations qui sont d’origine et de forme diverses, avec des rythmes différents, et qui interagissent de plus en plus vite.

On peut quand même se dire en termes géopolitiques classiques et sans trop de risques de se tromper, que les Etats-Unis ne retrouveront pas leur position de 1945 ou des années 1990 (hyperpuissance), mais resteront, avec Obama II, et encore après, le pays le plus puissant et le plus influent au monde, même quand le PNB chinois aura statistiquement dépassé celui des Etats-Unis; que la Chine, pas plus que les BRICS, et même tous les émergents, trop divisés, ne domineront pas le monde. De plus le fameux monde «multipolaire» n’est pas stable (la liste des pôles n’est pas fixe, leur poids varie).
Nous allons donc vivre longtemps dans une compétition, une «mêlée» sans alliance fixe (sauf l’alliance atlantique, qui perdurera mais moins centrale et cruciale), avec des configurations changeantes. Quand même, une question domine les autres : est-ce que la rivalité stratégique Chine / Etats-Unis en Asie du Nord Est sera gérable sans dérapage? Je le crois mais le risque existe d’incidents et d’engrenages. On est loin du fantasme ou d’un projet de G2! Quant aux Européens, il est toujours impossible de dire s’ils se décideront à faire de l’Europe une puissance (ce qui selon moi ne veut pas dire automatiquement plus de «fédéralisme» mais nécessite un choc mental pour que l’Europe sorte de sa léthargie stratégique). De nombreux scénarios sont possibles.

En plus, d’autres éléments que la géopolitique pure entrent en ligne de compte.

La démographie : la diminution de leur population va-t-elle réduire l’influence mondiale du Japon, de la Russie ou de l’Allemagne? Le fait de devenir le pays le plus peuplé sera-t-il un atout ou un handicap pour l’Inde? Même question pour les conséquence de l’abandon de la politique de l’enfant unique en Chine? Etc. Mais l’Europe a toujours eu une influence sans rapport avec sa démographie.

L’écologie : le rythme de l’écologisation, vitale, sera-t-il assez rapide pour ralentir et enrayer les engrenages menaçants à l’œuvre (climat, pénuries, pollution toxique des sols et de l’alimentation, effondrement de la biodiversité)? Inversement, la compétitivité écologique d’après-demain va-t-elle bousculer la hiérarchie économico-politique de 2030/2040 telle qu’on peut l’ extrapoler aujourd’hui, avec la montée régulière des grands émergents? Par exemple si l’Europe enrayait son déclin (relatif) en se projetant par des avancées scientifiques et technologiques majeures dans cet avenir-là? Ce ne sont bien sûr que des hypothèses.

Les problèmes géopolitiques et économiques graves et non résolus sont très nombreux : Chine / Japon; Corée du Nord / voisins; Israël/Palestine; Israël / Iran; Syrie; révolutions arabes; sunnites / chiites; Chine / Etats-Unis en Asie; sanctuaire terroriste / Sahel; Afrique des grands lacs; crise de la zone euro; stagnation économique de l’Europe; ralentissement de la croissance chez les émergents; importance de l’économie illégale dans l’économie mondiale financiarisée et dérégulée; bataille de la (re)régulation; etc.
Mais ces problèmes ou ces conflits potentiels s’inscrivent en plus dans un cadre général devenu aléatoire, sans progrès notable d’un «gouvernement mondial», ce qui oblige constamment à décrypter la stratégie particulière de chacun des nombreux acteurs publics ou autres à l’œuvre sans user de concepts globaux, creux et non opératoires. D’autant qu’il faut ajouter à ce tableau la révolution individualiste horizontale, à la fois philosophique et technologique. Tout cela conduit à l’impression d’un monde sans contrôle global ni gouvernance, en proie à d’immenses forces contradictoires, et donc difficilement prévisible. C’est pourtant dans ce monde-là, le nôtre, qu’il faut rétablir des mécanismes d’action, d’alliance et une cogestion des affaires mondiales. Si les Occidentaux veulent préserver leurs acquis civilisationnels et garder une influence utile sur un monde en plein reconfiguration, ils n’ont pas le choix. Ils doivent être lucides, intelligents, persévérants, ouverts et «smarts».

L’édito d’Hubert Védrine

Hubert Vedrine

L’édito d’Hubert Védrine

S’il est si difficile et surtout si vain, en ce moment, de parler de l’état du monde en général, c’est notamment parce qu’il n’y a pas (encore?) de «communauté» internationale, mais aussi parce que le multilatéralisme tourne à vide, et que les agrégats statistiques et les moyennes économiques (croissance mondiale) ne signifient pas grand-chose pour chaque individu, d’abord concerné par son propre environnement économique et politique réel (sauf quelques geeks). L’ONU, le G20, l’OMC etc… sont des enceintes où la compétition mondiale continue, pas des pouvoirs. La prétention de l’Occident à se prendre pour le tout ne tient plus dans un monde où émergent des dizaines de pays dynamiques et ambitieux. Les Occidentaux sont sur la défensive, et les émergents optimisites.

Les Occidentaux doivent analyser méthodiquement ce qu’ils vivent, c’est-à-dire une concomitance pour ne pas dire un carambolage, de crises et de mutations qui sont d’origine et de forme diverses, avec des rythmes différents, et qui interagissent de plus en plus vite.

On peut quand même se dire en termes géopolitiques classiques et sans trop de risques de se tromper, que les Etats-Unis ne retrouveront pas leur position de 1945 ou des années 1990 (hyperpuissance), mais resteront, avec Obama II, et encore après, le pays le plus puissant et le plus influent au monde, même quand le PNB chinois aura statistiquement dépassé celui des Etats-Unis; que la Chine, pas plus que les BRICS, et même tous les émergents, trop divisés, ne domineront pas le monde. De plus le fameux monde «multipolaire» n’est pas stable (la liste des pôles n’est pas fixe, leur poids varie).
Nous allons donc vivre longtemps dans une compétition, une «mêlée» sans alliance fixe (sauf l’alliance atlantique, qui perdurera mais moins centrale et cruciale), avec des configurations changeantes. Quand même, une question domine les autres : est-ce que la rivalité stratégique Chine / Etats-Unis en Asie du Nord Est sera gérable sans dérapage? Je le crois mais le risque existe d’incidents et d’engrenages. On est loin du fantasme ou d’un projet de G2! Quant aux Européens, il est toujours impossible de dire s’ils se décideront à faire de l’Europe une puissance (ce qui selon moi ne veut pas dire automatiquement plus de «fédéralisme» mais nécessite un choc mental pour que l’Europe sorte de sa léthargie stratégique). De nombreux scénarios sont possibles.

En plus, d’autres éléments que la géopolitique pure entrent en ligne de compte.

La démographie : la diminution de leur population va-t-elle réduire l’influence mondiale du Japon, de la Russie ou de l’Allemagne? Le fait de devenir le pays le plus peuplé sera-t-il un atout ou un handicap pour l’Inde? Même question pour les conséquence de l’abandon de la politique de l’enfant unique en Chine? Etc. Mais l’Europe a toujours eu une influence sans rapport avec sa démographie.

L’écologie : le rythme de l’écologisation, vitale, sera-t-il assez rapide pour ralentir et enrayer les engrenages menaçants à l’œuvre (climat, pénuries, pollution toxique des sols et de l’alimentation, effondrement de la biodiversité)? Inversement, la compétitivité écologique d’après-demain va-t-elle bousculer la hiérarchie économico-politique de 2030/2040 telle qu’on peut l’ extrapoler aujourd’hui, avec la montée régulière des grands émergents? Par exemple si l’Europe enrayait son déclin (relatif) en se projetant par des avancées scientifiques et technologiques majeures dans cet avenir-là? Ce ne sont bien sûr que des hypothèses.

Les problèmes géopolitiques et économiques graves et non résolus sont très nombreux : Chine / Japon; Corée du Nord / voisins; Israël/Palestine; Israël / Iran; Syrie; révolutions arabes; sunnites / chiites; Chine / Etats-Unis en Asie; sanctuaire terroriste / Sahel; Afrique des grands lacs; crise de la zone euro; stagnation économique de l’Europe; ralentissement de la croissance chez les émergents; importance de l’économie illégale dans l’économie mondiale financiarisée et dérégulée; bataille de la (re)régulation; etc.
Mais ces problèmes ou ces conflits potentiels s’inscrivent en plus dans un cadre général devenu aléatoire, sans progrès notable d’un «gouvernement mondial», ce qui oblige constamment à décrypter la stratégie particulière de chacun des nombreux acteurs publics ou autres à l’œuvre sans user de concepts globaux, creux et non opératoires. D’autant qu’il faut ajouter à ce tableau la révolution individualiste horizontale, à la fois philosophique et technologique. Tout cela conduit à l’impression d’un monde sans contrôle global ni gouvernance, en proie à d’immenses forces contradictoires, et donc difficilement prévisible. C’est pourtant dans ce monde-là, le nôtre, qu’il faut rétablir des mécanismes d’action, d’alliance et une cogestion des affaires mondiales. Si les Occidentaux veulent préserver leurs acquis civilisationnels et garder une influence utile sur un monde en plein reconfiguration, ils n’ont pas le choix. Ils doivent être lucides, intelligents, persévérants, ouverts et «smarts».

source:https://www.hubertvedrine.net Homepage > Publications > L’édito d’Hubert Védrine
29/04/2013