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“Face à Donald Trump, il est important que nous, Européens, cessions de trembler, de nous indigner.”

Atlantico - interview parue le 22 janvier 2017

Après les déclarations chocs de Donald Trump cette semaine sur l’Europe, nous avons voulu faire réagir l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, sur la vision qu’a le nouveau président américain de notre continent.


Manuel Valls a parlé de «déclaration de guerre de Donald Trump à l’Europe». Comment analysez-vous les réactions européennes à l’élection de Donald Trump? Ne passe-t-on pas à côté du sujet en refusant de se confronter aux implications réelles de son élection? Quelles en sont les conséquences pour l’Europe des «valeurs»?

Donald Trump a été, et est choquant. Un président démocratiquement élu d’un grand pays ne devrait pas parler ni se comporter ainsi surtout un des Etats-Unis, vu l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, ou alors il ne vaut pas mieux que le président philippin . Les mots blessent, dégradent et les conséquences de ce relâchement peuvent être mortifères. Pourquoi se comporte-il ainsi? On se sait pas. Et restera-t-il ainsi? On n’en sait rien non plus Une fois que l’on a dit cela, cela ne sert à rien d’en rester à la seule invocation de nos «valeurs»: les européens doivent dépasser la sidération, analyser froidement les raisons de son élection s’organiser sous cette pluie d’insultes, préparer la suite


Il a été avancé que l’approche de Donald Trump correspondait à la «Geoeconomics», soit une approche géopolitique découlant de facteurs essentiellement commerciaux, mettant en avant «l’Amérique, et non le globalisme». Sur cette base d’un Donald Trump «deal maker», ne peut-on pas imaginer un équilibre Etats Unis-Europe reposant sur des bases pragmatiques plus qu’idéologiques?

Il y a bien longtemps que géopolitique et économie internationale sont liées!Pour le moment on ne peut rien imaginer, surtout pas un équilibre quel qu’il soit entre Trump et qui que ce soit d’autre! Il faut l’observer, l’analyser, marquer nos positions (nos intérêts). Il faut observer jusqu’où il peut aller dans «l’America first» face à la Chine, les conséquences que cela aura pour les Etats-Unis, et pour le commerce international et l’effet d’aubaine pour la Chine (voire le discours étonnant de M. Xi à Davos)
En attendant ce qui est important c’est de cesser de trembler, de s’indigner et de marquer clairement nos positions sur 1) la COP et l’accord sur le climat 2) l’accord avec l’Iran 3) le commerce, notamment au niveau européen 4) la Russie et Poutine.


Comment jugez-vous l’approche européenne des pays baltes? L’Europe n’ a telle pas commis un péché d’orgueil, au cours des années 90 et 2000, en considérant un peu vite que la Russie était sortie de l’Histoire? L’exemple Ukrainien n’en est-il pas révélateur?

Les occidentaux, américains et européens, ont eu tort de traiter la Russie avec désinvolture, voire mépris, depuis 1992 (comme l’a dit H. Kissinger, aucun effort sérieux n’a été fait pour associer la Russie à l’organisation de la sécurité sur le Continent européen) d’être souvent provocateurs (OTAN, anti-missiles, accord UE/Ukraine mal conçu). Ce qui ne disculpe pas la Russie pour autant de ses propres provocations, surtout depuis le troisième mandat de Poutine, et on peut comprendre l’inquiétude des baltes et des Polonais.
Cela dit, il faut sortir de cette impasse, d’une façon ou d’une autre.


L’Europe a-t-elle s les moyens de contenir les ambitions de Vladimir Poutine, sans soutien américain?

Je ne juge pas crédible l’hypothèse d’une menace militaire russe envers l’Europe à laquelle on ne pourrait répondre que grâce à un réengagement militaire américain, que Trump n’assumerait pas par égoïsme isolationniste. Néanmoins il faut être avec les Russes à la fois plus coopératif, et plus dissuasifs. Ce n’est pas impossible. Définissons une ligne européenne claire avant que Trump ne nous mette devant le fait accompli après une rencontre avec Poutine. Les Européens ne peuvent pas assumer les 70% du budget de l’OTAN à la place des Etats-Unis, mais ils pourraient constituer et renforcer un «pilier européen» de l’alliance : c’est le moment.


Finalement, Donald Trump n’est-il pas dans le vrai en désignant l’Europe en «véhicule de l’Allemagne»? Comment expliquer cette position dominante allemande en Europe alors même que la France dispose d’un siège au conseil de sécurité, de l’arme nucléaire, et d’une forte tradition «d’indépendance» géopolitique?

L’analyse de D. Trump est simpliste et je ne pense pas que les européens la partagent. Cela dit c’est vrai que, et que grâce à Gorbatchev, l’Allemagne a pu se réunifier et est forte 80 millions d’habitants. Grâce à Gérard Schroeder, et à ses réformes, elle a retrouvé le dynamisme et le leadership économique que l’on sait. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’»Europe» a été conçue pour l’Allemagne. D’autre part, la France a continué à jouer ces dernières années un rôle important ( par ex: au Sahel) et ses capacités militaires et son armée impressionnent les Américains eux-mêmes mais c’est vrai aussi qu’elle est handicapée par le mal qu’elle a à se réformer … Tout cela peut se corriger.


Trump dit que l’Europe peut s’effondrer, que d’autres pays suivront le Royaume-Uni. Mais est-ce que l’Union européenne n’a pas tout intérêt à se renforcer?

Un Brexit raté sera terrible pour la Grande Bretagne, un Brexit réussi dangereux pour l’Union européenne. Mais en fait quel que soit les affirmations catégoriques actuelles, personne ne sait comme cela va tourner vraiment d’ici un an ou deux …

Oui, bien sûr, l’Europe devrait se renforcer mais cela suppose d’obtenir à nouveau le soutien des simples sceptiques, des déçus et des allergiques (à la réglementation à outrance), à défaut de pouvoir faire changer d’avis les vrais anti-européens. Il faut donc au préalable que le système européen se réforme de lui-même, ou soit réformé, par des gouvernements décidés à le faire. Et cela ne signifie pas automatiquement plus d’Europe, cela signifie même moins d’Europe dans certains domaines. Il faut clarifier les rôles et imposer une vraie subsidiarité, c’est-à-dire mettre un terme à la réglementation à outrance, redonner de l’oxygène démocratique.

A partir de là, on pourra parler de redressement de l’Europe. Faisons en sorte que l’agressivité de Donald Trump soit un aiguillon.

Pour toute demande de rendez-vous, contactez le bureau de Monsieur Védrine à l'adresse suivante : bureau.hv(at)hvconseil.com