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Echanges de lettres ouvertes entre Régis Debray et Hubert Védrine sur la place de la France dans l’OTAN

Le Monde diplomatique - avril 2013

Réponse à Régis Debray
L’OTAN, terrain d’influence pour la France
Le mois dernier, dans nos colonnes, Régis Debray reprochait à Hubert Védrine d’avoir recommandé au président de la République que la France demeure membre du commandement intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Dans sa réponse, M.Védrine réaffirme sa conviction que sa position dans l’OTAN n’empêche nullement la France de développer une réflexion stratégique autonome à la fois ambitieuse et claire.


Cher Régis,

J’ai lu avec l’attention que tu devines, la lettre que tu m’as adressée, directement et via le Monde Diplomatique, après avoir lu le rapport sur les conséquences du retour de la France dans le commandement de l’OTAN et sur les perspectives de l’Europe de la défense que j’ai remis au président François Hollande, qui en a approuvé les conclusions. Je suis heureux de poursuivre, avec toi, sous cette forme originale, publique, un dialogue entamé il y a plus de trente ans sous l’égide de François Mitterrand et jamais interrompu depuis. Dialogue stimulant, enrichissant, quelque fois troublant, et toujours amical et confiant.

Ton texte dépasse souvent, au point de parfois le perdre de vue, le sujet exact que j’ai eu à traiter. C’est une belle méditation mélancolique au soleil couchant sur la disparition progressive de la politique étrangère «française», sur le triomphe contemporain de l’individualisme, dont le christianisme, exsangue aujourd’hui en Europe, aurait été, il y a deux mille ans, la matrice et qui rendrait vain tout projet historique collectif; sur l’hypothèse de la suprématie finale de Vénus sur Mars, version debrayiste de la fin de l’Histoire qui te fais te revenir à Saint-Just: le bonheur (individuel) aurait été en effet une idée neuve, bouleversante, et plus de deux siècles après, bientôt mondiale. A quoi bon, alors, étudier encore les relations internationales, les rapports de force et les politiques étrangères? En fait, s’il m’arrive de m’en affliger comme toi, je n’y crois pas trop: il y a, et aura encore longtemps, dans ce monde de plus en plus peuplé, trop de compétitions pour l’espace, les ressources, les marchés, la richesse, le pouvoir, les idées, les croyances, trop de clash possibles entre différences irréconciliables, sur fond de compte à rebours écologique, sans gouvernance globale effective, ni, jamais, de président mondial du peuple mondial, pour que l’utopie kantienne se réalise vraiment. Raison de plus pour nous inquiéter, ensemble, de voir les européens d’aujourd’hui plongés dans un sommeil stratégique, incapables de penser l’histoire réelle qui se fait et se poursuivra pourtant, avec ou sans eux.

Mais je reviens à mon sujet et te rappelle que la question qui m’était posée par le président Hollande n’était pas de savoir s’il fallait revenir ou non dans le commandement intégré de l’OTAN mais d’évaluer les conséquences de ce retour. Quand François Hollande me confie ce rapport, après une tentative inaboutie de Jacques Chirac entre 1995 et 1997, ce retour a déjà été décidé, et mis en œuvre, par Nicolas Sarkozy, en 2009. J’ai donc eu à examiner les conséquences de cette décision. Le recul pour en juger est faible, d’où mon évaluation: des conséquences mitigées, et pas encore très nettes: influence réelle sur la réduction du format bureaucratique de l’OTAN, sur la répartition des postes, sur l’affirmation de la comptabilité stratégique dissuasion/défense. Aucune influence en revanche sur la stratégie générale en Afghanistan. Sur le plan industriel, rien de décisif: de bons résultats (mais c’était déjà le cas avant), des perspectives, mais aussi de vrais risques pour l’avenir. Il y a donc des effets potentiellement positifs, d’autres négatifs.
Les conséquences positives (influence accrue) ne l’emporteront sur les conséquences négatives (phagocytage) que si la France développe sans complexe dans l’OTAN (comme au sein de l’Europe, sans opposer les deux enceintes) une politique ambitieuse et claire fondée sur sa réflexion stratégique propre. Tu doutes que la France en soit capable (mais alors elle en serait également incapable «dehors»). Je crois qu’elle l’est encore, tout en reconnaissant les risques de banalisation qui existaient déjà presqu’autant avant la réintégration.

J’ai quand même abordé le sujet d’une éventuelle nouvelle sortie. Elle ouvrirait une crise aigüe, et stérile, avec les États-Unis, et plus encore avec tous les Européens au pire moment, à commencer par l’Allemagne, sans motif explicable. Dans quel but la France ferait-elle cela? Seuls quelques rares pays applaudiraient. Mais à quoi serviraient à la France de 2013 les félicitations de Poutine, ou du Brésil, qui soigne ses relations avec les États-Unis, mais verrait bien, par attachement rhétorique au tiers-mondisme des années 1970, la France cantonnée à sa posture des années 1960? Plus important, à mes yeux: nous ne sommes pas du tout dans les conditions qui avaient amené de Gaulle à sortir – à juste titre- de l’OTAN en 1966: le verrouillage par le Pentagone, l’inflexibilité de Johnson, la guerre du Vietnam, la riposte graduée. Bref ce n’est pas une option valable pour la France en 2013. Tu vois l’Alliance «florissante», je la vois incertaine de son avenir. Tu ne dis d’ailleurs pas ce qu’il faudrait faire, en 2013, après être ressorti de l’OTAN, mis à part se soucier des émergents, ce qui est évident mais n’a rien à voir avec être dedans ou en dehors de l’OTAN. L’Allemagne, dont la politique étrangère se redéploye, le démontre.

De toute façon, il ne faut pas figer de Gaulle, que j’admire et respecte autant que toi, en saint de vitrail, ni à un instant donné de son évolution. Sa politique étrangère des années 1966/1967 (deux années sur onze) fait l’objet chez certains d’un culte rétrospectif dont je ne me moque pas. Mais son génie (outre ses prémonitions: sur le rôle de l’arme blindée, sur l’issue de la deuxième guerre mondiale sur la persistance des nations) était tissé de réalisme, de mobilité, de pragmatisme; il suffit de considérer ses politiques européennes et allemandes successives, le traité de l’Élysée de 1963, aussitôt bridée par le Bundestag avec un préambule atlantiste, étant lui-même un plan B; et même sa politique envers l’OTAN: son objectif initial était un directoire à trois, y compris la France, pas la sortie. Il n’a d’ailleurs quitté le commandement intégré de l’OTAN (pas l’Alliance) qu’au bout de 8 ans!
Il ne faut donc pas mythifier, ni fétichiser, cette décision de retrait de 1966. Ce serait injuste de ramener toute la grande politique étrangère gaulliste à cette seule rupture, opérée dans un moment bien particulier de la guerre froide. Rappelons qu’il a été, sans faux semblant, solidaire «de nos alliés» dans toutes les grandes crises est/ouest, et que Nixon et Kissinger, même après son retrait de l’OTAN, l’admiraient. A mon avis, il n’aurait peut-être pas à eu à sortir du commandement intégré de l’OTAN s’il avait eu en face de lui ces derniers, plutôt que Kennedy et Johnson. Et personne ne sait ce qu’il aurait fait trente ou quarante ans après. Quant à l’effet d’entraînement d’une sortie de la France, rappelons qu’en plus de 40 ans, aucun pays européen n’a rejoint la France dans sa posture singulière (dans l’Alliance, pas dans l’OTAN) entre 1996 et 2010, pas même l’Allemagne de l’époque du «couple» franco-allemand, alors que cela aurait fait naître, ipso facto, le pilier européen de l’Alliance. On peut avoir une vraie politique étrangère en étant dans l’OTAN, et ne pas en avoir en étant dehors (les anciens neutres).
La «lente sortie de scène» de la France que tu déplores, comme moi, même s’il ne faut pas l’exagérer, a commencé il y a longtemps, alors même que la France était en dehors du commandement intégré. C’est bien la preuve que cette extériorité n’est pas une panacée pour l’existence et la puissance ni la garantie d’une ambition, et que y être ou non n’était pas, et est moins que jamais, le problème. Ce n’est pas en reconstituant maintenant une fière posture en trompe-l’œil, en même temps qu’un abri mental confortable, que nous réveillerons en France et en Europe le sens de l’Histoire et la nécessité de la stratégie. Ni en sortant sans savoir pourquoi que nous retrouverions volonté et capacité. Il n’y a pas d’alliance «francophone» de substitution!

Je reconnais que notre position à part était devenue un symbole politique commode autour duquel s’était construit, au sein des milieux dirigeants français, une sorte de consensus, avec pas mal de malentendus, comme dans tout consensus. Et d’ailleurs, moi-même, je n’avais pas approuvé la décision de réintégration de Nicolas Sarkozy. Parce qu’elle était prise pour complaire à Georges W. Bush, et argumentée de façon contestable (la «famille occidentale») alors que les américains, mis à part les néoconservateurs, n’en demandaient pas tant; ou illusoire (cela allait débloquer la défense européenne comme si sa stagnation s’expliquait par la méfiance inspirée par la position singulière de la France,et non pas par le fait que, tout simplement, les Européens ne sont pas demandeurs de défense! On a vu le résultat…).
Il n’empêche qu’une décision a été prise en 2009, et qu’elle a crée une situation nouvelle. La France de 2013 ne va pas ressortir. Mais ce n’est pour moi qu’un point de départ, pas une conclusion. Dès lors que nous sommes revenus dans l’OTAN, à tort ou à raison, et que nous allons y rester, la pire des choses serait d’y être passifs. C’est pourquoi je préconise une politique française très ambitieuse pour et dans l’OTAN, que nous sachions ce que nous voulons en faire et ce que doit être sa stratégie. En même temps, il nous faut une approche plus lucide et plus exigeante à l’égard de nos partenaires de l’éventuelle «l’Europe de la défense» (j’avais écrit en novembre à ce sujet: le Sahel sera un test).

Je crois que c’est possible. C’est sur ce point que je me sépare le plus de ton analyse. Inutile de faire de l’OTAN d’aujourd’hui un croquemitaine alors que tout indique que c’est pour nous un terrain possible d’influence accrue. Autre rappel historiqueéclairant : ce sont les Européens de l’ouest qui ont tout fait pour que les États-Unis restent en Europe après la guerre pour contenir l’URSS (et même reviennent, alors que Roosevelt avait imprudemment assuré à Staline que les forces américaines auraient quitté l’Europe dans les deux ans, ce qui était à peu près le cas en 1948). Et quand le Sénat américain a accepté en 1948, grâce à Truman, Marshall, Acheson, Kennan, Vandenberg, etc., les États-Unis ont accepté de conclure un traité (certes avec un article 5) et de lancer le plan Marshall (matrice de l’Europe) mais pas encore une organisation militaire (le futur «O» de l’OTAN). Il faudra attendre pour cela la guerre de Corée. Après, bien sûr, obligés de se réinstaller en Europe, ils voudront garder le contrôle intégré de toute l’organisation (deux guerres mondiales, du fait des européens, celasuffit), et c’est à ce mur que se heurtera de Gaulle, d’où ses remarques acerbes que tu cites. Mais l’OTAN n’explique pas l’hégémonie culturelle américaine sur le monde, Coca-Cola, Hollywood, Apple, Google, Microsoft, les séries télévisées, leurs universités, le globish etc., dont nous avons connu le paroxysme. Et il y a d’ailleurs toujours eu un puissant courant aux États-Unis pour le désengagement militaire de l’Europe (amendement Mansfield) qui va renaître maintenant.
Encore aujourd’hui les européens craignent le pourtant très logique «pivot» d’Obama vers l’Asie et ses défis, au lieu d’y voir une opportunité! S’ils s’en sont remis aux américains à partir de 1949/1951 pour leur sécurité, et ont abdiqué, à partir de là, toute pensée stratégique (sauf encore un peu en France et en Grande-Bretagne), il n’y a pas à le reprocher aux Américains mais plutôt à eux, les Européens! Ce qui se passe dans l’OTAN est une conséquence, un symptôme, pas une cause. D’ailleurs même s’il est assuré que le traité de 1949 perdurera, il n’est pas impossible que l’OTAN périclite après l’Afghanistan. A quoi servira-t-elle? Elle reste une assurance vitale face à la Russie pour la Pologne et les pays baltes. Les cas légitimes et justifiés d’intervention au loin seront rares. Comment justifier le système anti-missile quand la question iranienne ne se posera plus? En outre, le Pentagone trouve compliqué, pas indispensable, d’utiliser l’OTAN. Certes il y a de nouveaux sujets comme les cybermenaces, mais cela ne justifie pas une aussi grosse «O»rganisation militaire permanente. Tu conclues, te référant à des propos d’il y a quelques années de Gabriel Robin, que l’OTAN «doit disparaitre» (et non pas que la France doit sortir, contrairement à ce que le Monde Diplomatique te fait dire en titre). Mais si tous ses veulent que l’OTAN continue? Ce ne sont pas les Américains que la disparition de l’OTAN gênerait le plus, eux qui n’ont pas besoin de l’OTAN pour mener leurs opérations ni pour exercer une influence militaire durable et maintenir leur leadership relatif sur le monde. D’ailleurs, Robert Gates a dit avant de quitter ses fonctions de secrétaire à la défense, que le temps n’est pas loin ou de nouvelles générations de dirigeants politiques américains ne verront plus l’intérêt de maintenir ce lien militaire particulier avec l’Europe, si les européens ne font plus aucun effort de défense. Ce serait pour les États-Unis, toujours tentés par un certain isolationnisme par rapport à l’Europe, la fin de la parenthèse allant de 1941 (Pearl Harbour) jusqu’à Obama II, ou son futur successeur. Ce sont les Européens qui, se sachant politiquement incapables de restaurer leur effort de défense, sont terrorisés à l’idée de voir s’éloigner les États-Unis; ce sont eux qui demanderont aux États-Unis de maintenir une OTAN, même réduite, pour préserver un engagement américain mécanique dans la défense de l’Europe et, pour les plus allants d’entre eux, pour fournir la logistique indispensable aux interventions européennes. Les États-Unis sont plus motivés par le grand accord de libre échange États-Unis/Union européenne, problème plus sérieux pour nous.
C’est en tenant compte de ce contexte, radicalement nouveau, bien illustré par la priorité, donnée par Obama II, au redressement domestique des États-Unis, que je pense que notre intérêt est d’affirmer beaucoup plus nos conceptions dans et sur l’OTANà propos de la dissuasion et de la défense, de l’industrie européenne et des interventions extérieures, et que c’est parfaitement faisable. Ne gaspillons plus notre énergie à nous demander si nous devons être dehors ou dedans (comme les Britanniques à propos de l’Europe) mais ce qu’on y fait, ce qu’on en fait, au moment où s’accélère la gigantesque redistribution des cartes en cours dans notre monde instable, en mutation rapide, avec la montée de dizaines d’émergents.

Voici pourquoi la question américaine (franco-américaine), ni celle de l’OTAN, n’est pas obsédante, ni même centrale, dans mon analyse. Ce serait trop facile et trop daté. L’hyperpuissance n’aura duré finalement qu’une décennie, celle des années 90. Je trouve plus pernicieuse les croyances iréniques et les illusions des européens modernes. Ce sont les États-Unis qui ne cessent d’appeler les Européens à interrompre l’effondrement de leur effort de défense - qui conduit tout droit à une Europe désarmée - et qui sont même prêts à accepter que la France et la Grande-Bretagne (sous Obama I, en Lybie) ou la France (sous Obama II, au Mali) jouent un rôle moteur, aidés par l’OTAN en Libye, par les États-Unis au Mali. Les européens sortiront-ils enfin de leur léthargie stratégique - ce serait le moment - ou rateront-ils l’opportunité Obama II, d’ailleurs absente de ton analyse? Face à cette interrogation, c’est nous le problème, OTAN ou pas, pas Washington! Je peux comprendre que tu veuilles par compassion protéger la France, tellement «normalisée et renfrognée», du choc des défis d’aujourd’hui et demain. Je crois, moi, que nous n’avons pas le choix. Notre fragileabri conceptuel a été désintégré. Nous devons nous battre dans l’OTAN, comme dans l’Union européenne,le G7, le G8, le G20 et partout.

De toute façon, l’essentiel de notre avenir se joue sur d’autres terrains. On ne peut plus séparer le grand jeu stratégique de la compétitivité économique, technologique, industrielle (y compris dans la défense) et maintenant écologique, des diverses nations dans l’économie globale de marché en train d’être un peu re-régulée, mais qui restera une compétition, voire une mêlée. Si la France ne se redresse pas, si elle ne va pas au bout de la logique du rapport Gallois, et même au-delà, sa perte d’influence, y compris diplomatique, va s’accélérer…Mais je crois qu’elle le peut encore, et qu’elle finira par retrouver le ressort nécessaire.
En amitié, toujours…

Hubert Védrine

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