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«L’Europe face à la mondialisation:bilan et perspectives»

Congrès CNMCCA - PARIS le 10 mai 2012

Mesdames et Messieurs, j’ai accepté avec plaisir et intérêt cette occasion de m’exprimer devant votre congrès pour essayer de croiser un certain nombre de réflexions que je mène depuis longtemps, soit à travers des responsabilités politiques et publiques que j’ai exercées, soit à travers des réflexions et des voyages, sur l’interaction entre tout ce qui relève de la France, de l’Europe, de la mondialisation.

Comment pouvons-nous analyser clairement ce dernier terme? Comment pouvons-nous réagir et agir dans ce contexte?

C’est à partir de ces questions, qui m’ont été posées et qui se résument à savoir ce que peut faire l’Europe face à la mondialisation, que je vais développer des réflexions issues de l’expérience qui m’a amené à participer à de nombreuses reprises à toutes les formes de négociations, de sommets, de rencontres dans le monde, quelle qu’en soit la configuration et le nombre de participants. J’en ai tiré un certain nombre de réflexions, surtout en voyant le monde changer, le nombre d’acteurs augmenter et les mises en scène être configurés autrement.

Je vais commencer par un rappel historique qu’il est intéressant d’avoir à l’esprit pour mesurer pourquoi les occidentaux ont mis un certain temps à comprendre les mécanismes du monde actuel. Il y a eu un décalage; du temps a été perdu. J’introduirai quelques éléments relevant de la dimension agricole ou agroalimentaire, tout en sachant que vous la connaissez mieux que moi et que je n’ai pas la prétention de vous apprendre grand-chose en la matière. Néanmoins, ces réflexions peuvent se croiser utilement.

Après la Deuxième Guerre mondiale, le monde est cloisonné pendant le long moment de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Ce cloisonnement existe sur tous les plans, non seulement politique et stratégique, mais également économique et commercial, même s’il n’est pas total. Il y a quand même l’Est, l’Ouest, le Tiers-monde (expression de l’époque). Dans les pays de l’Est, l’URSS et la Chine sont longtemps unis avant d’entrer en conflit.

Le monde est compartimenté, malgré les accords Gatt, signés après la guerre à l’initiative des Américains, en 1947 à la Havane. Les principes des accords Gatt n’étaient pas véritablement respectés puisque de vastes ensembles géopolitiques dans le monde ne voulaient pas entrer dans ce jeu du libre échange, ou de l’économie de marché.

Toutefois, même pendant la période du système Est/Ouest, des évolutions ont amené certaines parties du monde à entrer dans le jeu de l’économie de marché. Parallèlement, une évolution idéologique de l’économie de marché s’est produite au sein du monde occidental, l’École économique de Chicago ayant, à la fin des années70, convaincu plusieurs forces politiques -MmeThatcher d’abord, le Président Reagan ensuite- de déréglementer, de «déréguler». Ce phénomène s’est beaucoup développé dans les années1980, 1990 et 2000, menant à une économie devenue beaucoup trop financière, trop spéculative, et conduisant à ce qui pour nous est la «crise» de 2007-2008. Pour d’autres, c’est simplement une métamorphose, une mutation.

Ce phénomène a donc commencé avant la fin du système Est/Ouest. En Chine, quand Deng Xiaoping finit par l’emporter sur la Bande des Quatre, les dirigeants chinois qui voulaient maintenir la ligne maoïste. À la fin des années1970, quand il l’emporte clairement, il fait entrer la Chine dans l’économie de marché sous sa forme, je dirai, la plus «sauvage», la plus «Far West»! Il emploie une métaphore chinoise en disant «peu importe que le chat soit noir ou blanc dès lors qu’il attrape la souris». Autrement dit, peu importe que ce soit le socialisme ou le capitalisme, il prend ce qui marche. Ce qui marche, c’est le capitalisme; il y va!

Deng Xiaoping engage alors la Chine, à la fin des années1970, dans cette formidable aventure qui se développe ensuite et qui modèle notre monde actuel.

À l’époque, on voit déjà monter les premiers «émergents « -même si le terme ne sera utilisé qu’après-. Ce sont en général quelques pays d’Asie du Sud-Est, qu’on appelle des «dragons» tellement ils se développent vite. Cependant, comme ce sont des pays relativement petits vus d’Europe, cela ne donne pas le sentiment de changer l’équilibre mondial. Il est tout de même impressionnant de voir les résultats économiques de la Thaïlande, de la Corée du Sud. Cette dernière avait le même niveau de développement économique que les pays d’Afrique au moment de leurs indépendances, en 1960! C’est aussi le cas de Taiwan et de Singapour. Ce dernier est dirigé par un leader nommé Lee Kuan Yew qui se trouve être un des inspirateurs de Deng Xiaoping dans sa réforme en Chine.

Ces premiers émergents paraissent exotiques. Ils sont impressionnants, mais ne donnent pas le sentiment aux Occidentaux, notamment aux Européens, de changer le monde.
Pendant ce temps, la construction européenne est enclenchée sous l’impulsion des Américains, pour des raisons stratégiques, réponse à la menace soviétique, bien réelle à l’époque. Même si elle se développe sur un plan économique et commercial dans le cadre du Marché commun.

Dans le cadre de ce Marché commun est élaborée une des choses les plus intelligentes qu’on ait réalisées dans le cadre européen: une politique agricole commune, que vous connaissez par cœur. En effet, dans le deal fondateur entre l’Allemagne et la France sur la Marché commun il y avait d’une part l’ouverture du marché français aux produits industriels allemands –ce qui inquiétait le patronat français de l’époque-, mais aussi, la demande française d’organiser le marché agricole pour qu’il ne soit pas soumis aux aléas complètement imprévisibles de l’offre et de la demande, du climat, et des marchés mondiaux.

Quand on en arrive à la fin de l’URSS, vers 1991-1992, et qu’on entre dans le monde global, les Occidentaux sont dans un premier temps tellement fiers d’avoir «gagné» la guerre froide qu’au lieu d’analyser ce qui se passe réellement dans le monde, c’est-à-dire l’émergence des pays émergents, il règne chez eux pendant une dizaine d’années une période d’ébriété, de délire de puissance sur le thème. «On a gagné!». Les Américains pensent qu’ils sont les maîtres d’un ordre international nouveau, sous leur leadership éclairé et bienveillant. Les Européens, plus ingénus, pensent qu’à partir de là va s’établir une sympathique «communauté internationale». On commence à entendre beaucoup ce terme, à mon avis tout à fait prématuré. C’est encore un objectif.

Ainsi, pendant plusieurs années, on n’analyse pas véritablement les rapports de force. Les Européens voudraient que le monde ne soit plus régi par les rapports de force, mais par la coopération, la prévention des conflits, les discussions dans le cadre de l’ONU, et autres valeurs universelles. Certes, ces valeurs sont magnifiques, mais l’ensemble du monde ne fonctionne pas forcément sur ces bases.

Il existe bien des personnes qui perçoivent la montée des émergents: les entreprises globales qui, à l’époque, sont presque toutes occidentales. Cependant elles ne la voient que comme une opportunité économique. Pendant très longtemps, quand on parlait de «multinationale», il s’agissait automatiquement d’une entreprise occidentale, ou japonaise. Il ne venait à l’idée de personne qu’il puisse un jour y avoir une entreprise globale coréenne, turque ou brésilienne, dans quelque domaine que ce soit.

Au début donc, on ne parle que de «marchés émergents». Un économiste de banque, M.O’Neill, a, le premier, mis en avant ce phénomène de l’augmentation rapide du pouvoir d’achat et de la montée des classes moyennes dans ces pays. Ces marchés auxquels l’Occident, ses banques et ses entreprises vont pouvoir vendre, représentent une opportunité formidable. Cohabitent donc un sentiment de puissance («on a gagné!») et de satisfaction (ils se développent, tant mieux, cela nous apporte des marchés!).

Pendant plusieurs années, un train en cache un autre et l’Occident ne voit pas bien le vrai phénomène qui commence à bouleverser le monde: la fin du monopole occidental dans la conduite des affaires du monde. À mon avis, c’est l’élément majeur des 20 ou 30dernières années: la fin du monopole. Ce n’est pas que les Occidentaux soient devenus faibles. Globalement, les pays occidentaux, américains et européens restent les plus puissants et les plus riches. Et en ce qui concerne le revenu par tête, ils vont le rester pendant encore très longtemps.

Toutefois, d’autres évènements se déroulent. En réaction à l’attentat du 11septembre aux États-Unis, l’administration Bush concentre toute sa politique étrangère sur ce qu’elle appelle «la guerre contre le terrorisme» -expression bizarre puisque, si il faut neutraliser les terroristes, on ne peut pas faire «la guerre» à une technique-. Cette guerre contre le terrorisme absorbe tout, comme si c’était le seul sujet au monde alors que d’autres choses importantes se passent.

Ainsi, pendant une quinzaine d’années, au lieu de se concentrer sur le sujet des émergents, qui apparait clairement aujourd’hui comme central, les Occidentaux perdent du temps. Ils se retrouvent finalement face à ce phénomène.

La Chine monte en puissance, grâce à la politique décidée par Deng Xiaoping poursuivie par son premier successeur Jiang Zemin puis par Hu Jintao, le successeur de son premier successeur, qu’il a tous deux désignés. Deng Xiaoping avait désigné deux générations de successeurs à l’avance! Vous voyez comme leur système est commode! Après Jiang Zemin, il y a eu Hu Jintao et Wen Jiabao; dont le mandat va se terminer l’an prochain. Nous attendons Xi Jinping et Li Keqiang, dirigeants qui n’ont pas été désignés par Deng Xiaoping parce qu’ils devaient être à l’école primaire à l’époque!

Quoi qu’il en soit, il existe un véritable phénomène chinois, qui aujourd’hui saute aux yeux. Il n’y a qu’à voir la quantité extraordinaire de livres, d’émissions, les titres quotidiens… Tous les jours, il y a une nouvelle concernant la Chine, avec des résultats économiques spectaculaires, forcément. La Chine compte 1,3milliard d’habitants qui travaillent tout le temps, avec d’énormes besoins en consommation de produits agricoles, énergétiques, industriels. Elle pèse forcément sur l’ensemble des marchés mondiaux.

Il n’y a pas que la Chine, mais il faut attendre sa montée pour qu’éclate «la Crise» qui est l’écroulement, l’effondrement du système financier américain débridé, avec son hypertrophie de sa sphère financière. Une «économie de casino», comme disent beaucoup de grands économistes américains, vouée à s’écrouler comme un château de cartes, provoquant une crise énorme non pas dans le monde entier, mais dans la partie du monde, notamment occidentale, qui est complètement interconnectée avec le système financier américain.

Les pays émergents -qui n’en sont pas encore là sur le plan financier- et quelques pays qui se sont montrés réticents par rapport au système financier mondial vérolé par les produits financiers sont évidemment moins touchés par la crise. Ainsi, ce qui en Europe est une crise sérieuse, profonde -et durable, nous n’en sommes pas sortis, pour différentes raisons- n’est pas tellement une crise pour les autres. En réalité, il y a eu un manque à gagner, un trou d’air pendant un an ou deux, qui a peut-être accéléré ce phénomène de mutation.

J’aurais dû rappeler que pendant longtemps on versait des larmes de crocodile sur tous ces pays «en voie de développement» selon l’appellation en vogue à l’époque, en disant «les pauvres, ils n’y arrivent pas, ils sont sous-développés, il faut les aider…» C’était toute la problématique caritative de l’aide au développement. Quand les «gentils Européens» voulaient aider les pays sous-développés, ils ne pensaient pas une seconde que ces pays puissent un jour devenir des concurrents! Il a fallu depuis une sorte de bouleversement mental.

Nous sommes passés de l’appellation de «pays sous-développés» à celle de pays qui (quand même) se développent un petit peu, puis aux marchés émergents, et puis à des puissances émergentes ou réémergentes, qui ont leurs propres projets, leur propre vision du monde, leur vision de l’histoire, qui veulent prendre leur revanche comme on dirait dans le domaine sportif… Peut-être même se venger, du passé colonial, des contentieux historiques,etc.

Tout cela conduit, en 15 ou 20ans, à la perte du monopole des occidentaux, qui se retrouvent en compétition avec beaucoup d’autres entités. Ce n’est pas vrai uniquement sur le plan industriel ou agricole; cela l’est aussi sur le plan culturel, linguistique, des normes juridiques, de la hiérarchie des valeurs qui déterminent le monde. En 15 ou 20ans, nous en sommes arrivés à la situation d’aujourd’hui. Loin d’être une situation de «communauté internationale» -pas encore, il y a encore trop de différences dans le monde- c’est une situation de compétition, de foire d’empoigne. Une situation de «Mêlée mondiale», titre de mon dernier livre. Et encore, au rugby, il existe des règles pour la mêlée alors que, là, nous ne sommes pas sûrs!

Dans le domaine qui est le vôtre, peut-être pendant longtemps deviez-vous vous préoccuper du blé canadien, de la viande argentine; mais pas encore du soja brésilien. Il existe des éléments nouveaux. Dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, je le répète, les pays occidentaux ont perdu le monopole qu’ils détenaient depuis quatre siècles, depuis qu’ils avaient créé le premier monde global, avec d’abord la colonisation et la mondialisation ibériques aux XVIe et XVIIesiècles, puis la mondialisation anglaise au XIXesiècle et enfin américaine au XXe.

De plus, les pays occidentaux n’ont pas de stratégie commune, ou tout du moins, pas face aux émergents. Il n’est pas possible de dire qu’il existe une stratégie globale, commune -déterminant ce que nous acceptons, ce à quoi nous nous opposons, ce sur quoi nous coopérons-, des Occidentaux face à la Chine.

À l’inverse, les pays émergents sont unis dans la revendication. En réalité, dans les négociations internationales, ils jouent sur les deux tableaux, trouvant avantage à certains moments à se présenter comme pays émergents à économie de marché et, à d’autres moments, comme pays en train de se développer afin de bénéficier d’avantages divers. Ces pays contestent ce qui a été établi par les Américains après la deuxième guerre mondiale, en 1945: l’Organisation des Nations Unies, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’OMC (ex-Gatt). Seule cette dernière est moins contestée parce que c’est juste une enceinte de négociations, comprenant un organe de règlement des différends qui peut donner tort aux uns comme aux autres. Dans tous les autres systèmes, où il y a des conseils d’administration, des conseils de sécurité, des organes dirigeants, les relations sont fondées sur la réalité stratégique, politique et économique du monde de 1945.

Il est manifeste que les pays qui se sont énormément développés depuis n’y trouvent pas toute leur place, place qu’ils revendiquent. D’où les discussions au sein du FMI sur les quotes-parts, les droits de vote,etc.

Face à cette contestation les Occidentaux -qui n’ont pas senti ce phénomène géant arriver- croient maintenant que les pays émergents sont homogènes. En fait, c’est inexact. Les émergents sont proches dans la revendication, mais ne sont pas homogènes. De temps en temps ils se réunissent, avec l’organisation dite de Shanghai, par exemple le sommet d’Ekaterinbourg. Cependant, on voit bien qu’au-delà de la critique contre les Occidentaux, ils ne sont pas d’accord. Cependant un des grands courants observés sur le plan commercial, y compris dans votre domaine, est celui des relations Sud-Sud, sur le plan économique, commercial, investissements croisés, démarches diplomatiques… Ce phénomène va prendre une ampleur énorme, ces pays ayant leur propre approche et considérant qu’ils n’ont plus besoin, pour prendre une initiative majeure concernant le fonctionnement du monde, d’être forcément d’accord avec la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne. Ni même les États-Unis…

Il est donc maintenant nécessaire de se pencher sur la question des émergents sans commettre une nouvelle erreur qui serait de les voir comme une entité unique et de croire qu’ils ont les mêmes politiques. Il faut distinguer et traiter séparément le cas chinois, très intéressant, énorme, frappant, spectaculaire. Il faut s’interroger sur la pertinence de l’expression «BRICS» (Brésil, Russie, Inde, Chine, South Africa).

On peut ainsi se demander si la Russie, pays davantage «surnageant» qu’»émergent», est bien placée, dans ce groupe des BRICS. La Russie découle de l’Union soviétique, qui a été une des deux super puissances de la guerre froide et s’est désintégrée en tant qu’URSS fin1991. La Russie n’est pas l’URSS d’avant. Ce n’est pas rienmais elle n’est pas plus forte qu’il y a 20ans et n’est pas en train d’émerger. Peut-être finira-t-elle par se moderniser d’une façon ou d’une autre; toujours est-il que je conteste un peu le fait qu’on la mélange avec les émergents.

À partir de là, d’autres économistes de banque, outre M.O’Neill ont -un peu pour faire parler d’eux- inventé d’autres acronymes dont je ne ferai pas la liste (BRICS plus les 10prochains pays émergents, BRICS plus les 15pays les plus dynamiques,etc.). Cette année, le recueil annuel du ministère français des Affaires étrangères sur les émergents -qui dresse une analyse politique et non économique- répertorie une quarantaine de pays émergents.

Ainsi, ce phénomène concerne-t-il beaucoup d’entités et pas seulement les «gros» émergents que nous avons à l’esprit. Il est assez intéressant de garder cet élément en tête parce qu’il ouvre des opportunités d’abord sur le terrain politico-diplomatique, mais aussi sur le plan économique de l’échange, de l’investissement. Il ne faut pas négliger l’ensemble des émergents, moyens ou petits compris; ils peuvent représenter des opportunités très grandes.

Pour éviter tout amalgame, il faut analyser ces pays un par un. Ils sont plus ou moins peuplés, plus ou moins étendus. Les réserves en minerais des sous-sols de ces pays diffèrent énormément. Certains ont du pétrole et du gaz (comme la Russie, ce qui prouve bien qu’il ne suffit pas d’avoir du pétrole et du gaz pour développer une économie moderne) alors que d’autres, n’en ayant pas du tout, en importent.
Par ailleurs, l’histoire de ces pays –colonisation ou non, relations avec l’ancienne puissance colonisatrice- n’est pas du tout la même. Leurs relations avec la Russie ou les États-Unis n’est pas la même non plus. Pour des raisons historiques, certains, tels que la Chine, siègent au Conseil de sécurité contrairement à d’autres tels que l’Inde ou l’Indonésie. Certains ont l’arme nucléaire. La Chine la détient légalement, puisqu’elle l’a eue avant le traité de non-prolifération, contrairement à l’Inde qui l’a eue après, même si c’est reconnu par les autres, qui font avec. Le Brésil n’est pas encore au Conseil de sécurité, ce qui le rend d’ailleurs assez revendicatif. Il a démarré des programmes pour se doter de l’arme nucléaire avant de les abandonner. Le Brésil est un pays énorme, dominant par rapport à un continent, l’Amérique latine, dont le destin est évidemment lié par le commerce et l’économie. Toutefois il n’est pas au cœur de la géopolitique classique, celle de l’Eurasie.

Comme vous le voyez, les situations sont très différentes. Je devrais bien sûr rajouter que certains de ces pays sont démocratiques -comme le Brésil ou l’Inde, qui n’ont pas à se poser la question de leur régime politique dans 20 ou 30ans- alors que d’autres ne le sont pas. Même si certains, comme la Chine, ont réalisé un parcours impressionnant durant les 30dernières années, ils ne peuvent s’empêcher de se poser la question de leur avenir politique. Vous pensez bien que même les 80millions de membres du Parti communiste chinois ne sont pas sûrs de ce que sera le régime chinois dans 20ans. Et a fortiori les 100, ou les 50, et au final les 9dirigeants de la Chine, au sein du comité permanent du bureau politique.

En réalité, ces pays sont très différents. En examinant leur situation économique, on s’aperçoit que chacun d’entre eux est confronté à des problèmes solubles mais sérieux. Il ne faut pas se dire «c’est épouvantable, en Europe on est au fond du trou, on va être écrabouillés par des émergents qui pètent le feu»!

Je pense que la période la plus extraordinaire pour les émergents correspond aux 30dernières années. Même si leur taux de croissance reste remarquable, surtout par rapport à nous, ils connaissent une baisse de régime. Ceci dit, tout dépend du point de départ. En valeur, 0,5point de croissance chez nous représente parfois plus que 5points pour certains d’entre eux.

Maintenant, les émergents connaissent des difficultés «normales». Le Brésil connait des problèmes d’inflation, de baisse de croissance, de revendications salariales qui deviennent considérables. En Chine c’est la même chose, à partir des zones côtières, les plus développées. Le système indien a des mérites démocratiques, mais il est en même temps, extraordinairement compliqué et lent, avec plusieursniveaux de décision qui démultiplient la corruption même si elle n’est en soi pas pire qu’en Chine.

Quand on y regarde de près, les émergents gardent des potentiels spectaculaires, mais aussi des problèmes de plus en plus sérieux. L’analyse serait la même dans vos domaines, agricoles et agroalimentaires.

Là il me semble qu’un pays émergent, par ses performances, son développement, ses ambitions, se détache de tous les autres: le Brésil qui, de la même manière qu’on a pu dire que la Chine était devenue l’»atelier du monde» ou l’Inde le «centre des services», envisage d’être la «ferme du monde» dans 20ans.

À ce stade, pour compléter ce tableau, il faut se demander s’il existe, expression fréquente, une «gouvernance mondiale».

Tout d’abord, pourquoi parle-t-on de «gouvernance» et non de «gouvernement»? Cela correspond un peu à l’époque «fin de l’URSS et triomphe de l’Occident, de l’économie de marché et de la démocratie». Certes, il n’y avait plus de problèmes politiques de gouvernements; par contre, il y avait le problème de «gouvernance», au sens du jargon de la Banque mondiale, se ramenant à une question d’organisation et de normes.

Selon les thèses de l’Américain Fukuyama, c’était la fin de l’histoire, faute de combattants et en raison de désaccords majeurs. En réalité, c’était une illusion.

Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où les gens sont de plus en plus informés, en temps réel, de tout ce qui se passe partout. Du coup ils ingurgitent en trois jours de télévision l’équivalent des nouvelles effrayantes que leurs grands-parents auraient entendues en plusieurs mois ou jamais. Vivre un drame en direct n’est pas du tout la même chose que de lire dans une revue qu’il y a eu une famine épouvantable, il y a deux ans, à tel endroit. Dans le monde actuel, les gens subissent des sortes de «radiations» d’informations et de stress. Ils voudraient réagir et faire quelque chose, mais il y a un décalage énorme entre ce que les gens ressentent, ce qu’ils voudraient pouvoir faire, et les leviers existants. Ce n’est pas parce qu’on est au courant de Fukushima ou d’un tremblement de terre géant en Chine qu’on a davantage de moyens d’agir dessus que par le passé. Il y a donc une sorte de décalage permanent et je pense que la demande de «gouvernance mondiale», qui n’est guère réalisable sur le fond, traduit une sorte d’appel, une réaction à cette souffrance du téléspectateur moyen moderne hyperinformé et impuissant.

Quand on regarde de près cette question, il faut se rappeler des choses simples. Aux Nations Unies, il y a 193pays. Ces pays vont des États-Unis -que j’ai appelés pendant la décennie 90 «l’hyper puissance»-, mais qui malgré cette prédominance ne peuvent imposer leurs désidératas à tout le monde, même à de petites îles minuscules.
Entre ces deux extrêmes, il y a toute une gamme de pays. Une dizaine sont des puissances anciennes restées «d’influence mondiale», mais pas globale, leur influence ne s’exerçant pas sur tous les plans. Il s’agit par exemple de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Entre les deux, le Japon. Il y a aussi des puissances montantes, dont certains des émergents dont j’ai parlé. Ensuite viennent des dizaines de pays qui ne sont pas des «puissances», qui n’influencent personne d’autre, mais qui arrivent tout de même à gérer leurs affaires, à contrôler leur territoire, leur économie et à avoir des relations bilatérales, ainsi qu’une politique étrangère de voisinage. En queue de liste, des pays qui n’en sont pas, soit parce qu’ils sont trop petits ou trop faibles soit parce que les structures étatiques y ont disparu, s’étant désintégrées. C’est le cas de la Somalie, qui vit depuis une trentaine d’années sans état central, divisée de facto en trois entités régionales.

L’ONU, c’est cela: 193pays, avec des différences gigantesques. C’est pour cela que quand vous entendez à la radio des commentaires du genre «Que fait l’ONU?», cela n’a aucun sens. L’ONU, c’est une enceinte, c’est le nom de la salle. Ce n’est pas un acteur; ce n’est pas une personne. La personnalisation des institutions, dans le langage médiatique moderne qui simplifie tout, conduit à une impasse.

Mais on peut se demander ce qui se passe au sein des Nation Unies. On peut s’interroger sur le rapport de force au sein de l’assemblée générale des 193pays, sur le rapport de force au sein du Conseil de sécurité.

Le Conseil de sécurité, lui, a des pouvoirs. C’est le seul organisme au monde auquel le chapitre7 de la charte des Nations Unies confère légalement le droit d’autoriser l’emploi de la force. Cela n’arrive qu’exceptionnellement puisqu’il est rare que les cinq membres du Conseil permanent du Conseil de sécurité qui ont le droit de veto depuis 1945 (États-Unis, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne) soient tous d’accord. Cela est arrivé quand le conseil a autorisé la première guerre en Irak pour expulser l’Irak du Koweït, et, plus récemment, pour le déclenchement d’une opération contre les menaces de Khadafi à l’encontre de son propre peuple.

Sinon, l’ONU est une enceinte. Ce n’est pas un pouvoir; ce n’est pas un «gouvernement du monde». C’est un lieu, un forum, dont l’existence est précieuse, car le monde serait encore plus difficile à gérer sans elle. Toujours est-il que ce n’est pas un lieu de décision. Quant à la décision dans le Conseil de sécurité, elle ne se fait que s’il s’unifie vraiment sur un sujet - ce qui arrive rarement - ce qui suppose que les cinq détenteurs du droit de veto soient d’accord.

Quant à l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce, elle résulte de la transformation en 1995 des accords Gatt d’après-guerre. Jusque-là, les États-Unis n’avaient jamais accepté qu’un organe de règlement des différends, jugeant un désaccord commercial, puisse condamner l’Amérique. L’idée que l’Amérique puisse être condamnée quelque part, où que ce soit, quel que soit le sujet, par une entité extérieure, est complètement intolérable pour les États-Unis et les Américains quels qu’ils soient. Clinton a eu une pratique plus ouverte et, à cette époque, les États-Unis avaient tellement le sentiment de dominer le monde qu’ils pouvaient faire cette concession.

Toujours est-il que l’OMC n’est qu’un lieu de négociation; ce n’est pas un pouvoir. Son directeur général, Pascal Lamy, s’échine depuis 10ans à essayer de boucler le cycle dit de Doha qui n’aboutit jamais pour des raisons que vous connaissez bien, puisqu’il s’agit fondamentalement de désaccords sur la question des politiques agricoles et sur les subventions des différents groupes. Des émergents démocratiques freinent; il ne faut pas croire, parce qu’un émergent est démocratique qu’il va systématiquement être d’accord avec nous. Plusieurs relances de Pascal Lamy ont ainsi été bloquées par l’Inde.

Ensuite viennent tous les groupes informels, les différents «G».

Le G7 (G5 élargi au Canada et à l’Italie) est une (bonne) invention de Valéry Giscard d’Estaing et d’Helmut Schmidt face au premier choc pétrolier. Son but était que les pays développés de l’époque ne réagissent pas en ordre dispersé à la montée des prix du pétrole. Ce groupe informel regroupant sans bureaucratie des dirigeants qui se mettent d’accord sur ce qu’ils vont faire pour éviter les couacs constitue un mode de travail tout à fait intelligent.

François Mitterrand et Helmut Kohl, pensant qu’il fallait aider Gorbatchev, dont la politique de réforme et de transformation était plutôt bonne pour l’Europe, ont encore élargi ce groupe, passant au G8. Par la suite, Gorbatchev est tombé et l’URSS a disparu. Le G8 est resté, avec la Russie. Il y a donc le G7 sans la Russie, le G8 avec la Russie. Le prochain sommet a lieu les 18 et 19mai à Camp David. Poutine, redevenu Président, n’y va pas et y envoie Medvedev, rétrogradé Premier ministre. Les deux sont toujours là et peuvent continuer cette alternance jusqu’à la fin des temps puisque rien dans la constitution russe ne limite le nombre de mandats!

Ensuite vient le G20, plus représentatif. En 1989, François Mitterrand, au moment du Bicentenaire de la Révolution, avait déjà invité quelques grands leaders du Sud de l’époque: Abdou Diouf, Rajiv Gandhi… à participer à une forme de «suite» du sommet. Les membres du G7 avaient protesté qu’il ne fallait pas «mélanger les torchons et les serviettes» jugeant qu’il fallait rester «entre soi» et sous-estimant la puissance des émergents. Jacques Chirac avait essayé de faire la même chose en 2003 lors du sommet d’Évian, où il avait invité les meilleurs et les plus remarquables des grands pays du Sud émergents. Le G7 a eu la même réaction.

Nicolas Sarkozy, quand il a eu la présidence européenne en 2008, a su utiliser la panique créée par le début de la crise et le fait que Georges W. Bush était discrédité à la fin de son mandat pour reprendre cette idée française d’élargir le cercle de la concertation avec les grands pays qui comptent dans le monde d’aujourd’hui. Il avait mis en avant une idée Mitterrand/Delors de G14. Bush, qui ne pouvait pas dire non face à cet élargissement qui lui était imposé, a décidé d’élargir encore plus et d’y faire entrer quelques amis sûrs de l’Amérique: l’Australie, l’Argentine,etc.

Cela a conduit au G20, où ils sont d’ailleurs plutôt 22 ou 23 puisque le pays président a le droit d’inviter quelques pays. L’Espagne, par exemple, suite à des arrangements, est quasiment toujours conviée. Ce groupe de 20 ou 23pays sur les 193 que compte le monde peut sembler petit; c’est ce que disent les professeurs de droit international qui ont une vision théorique des relations internationales. Cependant, dans la réalité, ces pays représentent les deux tiers du PNB mondial et le G20 est donc très représentatif.

Toujours est-il que ce même G20 n’est pas le «Gouvernement du Monde». Même si c’est une innovation très utile, ce n’est, là aussi, qu’une enceinte, je le répète, au sein de laquelle la compétition continue. Le prochain G20 se réunit dans quelques jours, les 18 et 19juin, au Mexique qui a la présidence.

Quelle compétition? Il s’agit de savoir si dans le G20 les Occidentaux sont d’accord entre eux ou pas et si chaque pays européen a une vision claire de ce qu’il veut sur les différents sujets. Un article sur ce thème est paru encore aujourd’hui.

Parmi ces sujets, certains vous intéressent puisqu’au G20 il est de plus en plus question de développement durable, d’écologisation de l’agriculture dans la durée, de sécurité alimentaire, de régulation pour empêcher la spéculation et la flambée des prix… La FAO dit qu’il faut réduire le développement incontrôlé de l’élevage dans le monde entier, car celui-ci entraîne des conséquences écologiques désastreuses. La banque mondiale ou d’autres organismes affirment qu’il faut encadrer l’achat des terres, justifié dans certains cas, mais tout à fait catastrophique dans d’autres. On parle de moderniser la production tout en préservant les petites exploitations, du rapport De Cuyper… Vous connaissez ces termes mieux que moi.

Sans oublier la bataille au sein de l’Union européenne sur la réforme de la Pac à partir de 2013. On en parle plutôt dans les enceintes européennes que dans les enceintes plus globales, sauf quand, dans les enceintes plus globales, il se dit que la Pac est protectionniste et qu’il faut la démanteler. Vous connaissez tout cela par cœur.

Les sommets tels que le G20 ne portent pas uniquement sur l’agriculture, mais elle y est aussi abordée. Sur les grands sujets alimentaires ou agroalimentaires, c’est la même chose que pour les autres: tout dépend de l’équilibre qui se constitue dans le G20.

Je reprends mon énumération de questions: chaque pays d’Europe sait-il ce qu’il veut, et quels sont ses objectifs? Avant la tenue du G20, chaque pays d’Europe arrive-t-il à se mettre d’accord avec les autres pays européens - à commencer par l’accord France/Allemagne? Les 18pays de la zone euro, les 28pays de l’Union européenne s’entendent-ils entre eux? Arrivent-ils à être à peu près d’accord avec les Américains, ou tout au moins à ne pas être en contradiction avec eux?

C’est parfois le cas. Et parfois pas du tout, comme sur les questions de climat il y a quelques années lors du sommet de Copenhague. Les problèmes écologiques sont tellement sérieux que tout le monde va devoir se pencher dessus tôt ou tard. Il va falloir tout écologiser en trente ans: l’agriculture, l’industrie, les transports, l’habitat,etc. Nous le ferons, à force de progrès et d’inventions. Toujours est-il qu’à un moment donné l’Europe s’était focalisée sur cette question mais, dans l’écologie, il n’y a pas que le climat. Il y a 36autres questions. Les «Gentils Européens», arrivant à Copenhague pour cette négociation, ne s’étaient pas rendu compte que ce n’était le problème no1 pour personne d’autre dans le monde. Certains pays, il y a quelques années, ricanaient sous cape en disant qu’ils avaient compris que c’était sérieux. Après 2002, il m’est arrivé d’accepter des missions non partisanes et d’intérêt national. Jacques Chirac, qui voulait relancer l’idée d’une Organisation Mondiale de l’Environnement regroupant tous les systèmes des Nations Unies qui s’occupent de cette question, m’avait demandé d’aller voir Poutine. J’entends encore celui-ci me dire que le réchauffement était très bon pour les Russes parce qu’ils allaient pouvoir cultiver une grande partie de la Sibérie.

(Rires dans la salle)

Ce point est important pour vous, soit pour investir de manière opportune soit pour faire face à de nouveaux concurrents! Poutine avait juste oublié que, comme le disent les spécialistes, si le permafrost fond, cela dégage des quantités de méthane épouvantables, plus toxique que le CO², qui viennent s’ajouter à tout ce que font les vaches!

Il faut garder en ligne de mire l’organisation de tels équilibres au niveau des G20 et déterminer une stratégie, une politique par rapport à ces éléments. Pour cela il est nécessaire de connaître la stratégie de chacun des autres participants. Et c’est là où, aujourd’hui, on ne peut pas dire «les émergents» comme on aurait dit autrefois «le Tiers-monde» ou «les pays en développement». Le contexte est beaucoup plus compliqué, chaque pays émergent ayant sa propre stratégie. L’intérêt des Occidentaux est d’éviter la constitution d’un «bloc émergent» contre eux. La pire des situations, où nous serions sûrs que la machine internationale de concertation nous affaiblirait, serait d’avoir des émergents d’accord entre eux contre des Occidentaux en désaccord. Même si rien n’est décidé formellement dans les G20, il s’y crée une ambiance, une orientation, des termes de référence. Si nous voulons mener une politique plus astucieuse, il nous faut, selon les catégories, savoir exactement ce que veulent le Brésil, la Chine, l’Inde, …, la Turquie, la Mongolie, le Guatemala…

Sur le plan géopolitique, il est très urgent -dans tous les domaines, le vôtre compris- de comprendre la feuille de route à long terme de ces pays. Ce n’est pas simple. Prenons l’exemple principal, celui de la Chine.

Des sinologues -sinophiles, souvent- spécialistes de l’histoire de la Chine, de sa culture, de sa langue débattent entre eux sur ce que veut la Chine à long terme. Ils disent qu’il ne faut pas s’inquiéter, car la Chine est un pays qui a toujours méprisé le monde extérieur et n’a jamais cherché à le convertir à ses conceptions. Selon eux, les Chinois veulent simplement se développer et revenir au premier plan, contrairement au monde chrétien qui a toujours voulu convertir le monde entier à ses religions, à la démocratie, aux droits de l’homme… Ou au monde musulman, où il y a encore un courant prosélyte très fort. Selon les spécialistes, ce n’est pas le but de la Chine et nous ne devrions pas nous inquiéter face à cette puissance énorme qu’elle est en passe d’obtenir.

Cependant, quand on raisonne en termes de géopolitique ou d’énergie, un pays comme la Chine - qui a un tel poids, une telle population, une croissance aussi forte pendant si longtemps - capable d’estimer que dans 30ans il devra absolument, par exemple, détenir 40% du cuivre chilien par exemple ou telle quantité de terres cultivables. (Ces dernières années, les pays qui ont besoin de terres cultivables achètent en superficie l’équivalent de l’Europe occidentale). À partir du moment où ces pays programment sur des décennies leurs besoins économiques, énergétiques ou autres, ainsi que leurs débouchés, même s’ils n’ont pas d’intention particulière de «convertir le monde à leurs valeurs et à leur conception» comme on dit aujourd’hui, cela peut revenir au même en raisonnant en termes de logique de puissance. Que vont faire les nouveaux dirigeants chinois? La capacité du monde extérieur à tenir un langage unifié face à la Chine sera un facteur important. En fait, si côté Occident c’est chacun pour soi, les Chinois feront ce qu’ils veulent et cela dépendra du rapport de force entre Chinois au niveau de la politique intra-chinoise. En revanche, si le monde extérieur - au moins les Européens entre eux, éventuellement avec les Américains - arrive à faire bloc pour dire à la Chine qu’ils admirent son développement, qu’ils saluent ses performances, mais que dans certains cas ils ne sont pas enchantés de ce que les Chinois font, ils pourront s’organiser pour faire bloc et les contester par des procédures de contestation à l’OMC. Une partie des Chinois pourra alors préférer ne pas prendre le risque de s’aliéner une part trop grande du monde extérieur.

En effet, notamment au ministère des Affaires étrangères, certains Chinois -que je connais bien et qui continuent à m’inviter régulièrement pour discuter avec eux, redoutent une sorte de «coalition des inquiétudes». C’est pour cette raison que l’ancien Président Jiang Zemin parlait de «l’émergence pacifique» de la Chine -même si nous ne sommes pas obligés d’être convaincus-.

Les Chinois craignent une coalition entre les Japonais, les Russes (qui ont une peur bleue au sujet de la Sibérie à long terme), les Indiens (en raison de contentieux historiques), une partie des pays d’Asie du Sud-Est (où réside une diaspora chinoise importante, mais partagée), l’Australie (dont l’économie dépend maintenant beaucoup des achats de mines ou de produits de son sous-sol par la Chine).

Sans parler des Européens et des Américains. Le Président Obama a récemment effectué un grand voyage en Asie et a annoncé la création d’une zone de libre-échange Asie-Pacifique avec tout le monde, sauf la Chine! Il a fait cela parce que les Américains ont peur, à long terme, même si Kissinger continue à dire que c’est une erreur et qu’il faut une communauté stratégique avec la Chine. Ce point suscite vraiment débat, en raison des craintes qui peuvent exister par rapport à la Chine. Ainsi, sur le seul cas, central, de la Chine, dont nous pourrions parler longuement, on peut s’interroger. Que va faire la Chine?

Cette interrogation peut s’appliquer à d’autres pays. Au Brésil, par exemple, dont le développement agricole est spectaculaire depuis 15 ou 20ans et dont l’ambition est de devenir le no1 soit comme producteur soit comme exportateur -voire les deux- dans 15 ou 20ans, ou peut-être même dans 10ans.

Le Brésil est une démocratie, certes; cependant plusieurs courants y coexistent. Il y a un populisme brésilien. Le Brésil a des choix à faire. Soit, par rapport à l’Europe, aux États-Unis, à la Chine,etc., il joue la carte de la puissance émergente mondiale qui ne se préoccupe pas vraiment de son environnement régional, considérant que les pays avoisinant ne sont pas dans sa catégorie, n’ont pas le même niveau et ne représentent pas des concurrents. Soit, au contraire, le Brésil essaie d’être le leader de l’Amérique du Sud, et il lui faut alors trouver un arrangement avec l’Argentine, le Mexique, le Venezuela. Or ces pays n’ont pas les mêmes politiques, ayant en général des opinions publiques plutôt anti-américaines. On a prétendu que la France était plutôt anti-américaine; c’est beaucoup plus vrai de l’Amérique latine. Ces pays peuvent se servir différemment de cet élément, comme le Président Lula de temps en temps. La Présidente Rousseff fait plutôt l’inverse par rapport aux États-Unis. Le Brésil pourrait considérer l’Europe, avec laquelle beaucoup de Brésiliens ont un lien historique ou familial, comme un partenaire naturel dans la grande bataille multipolaire. Néanmoins, comme s’il s’arrête à l’aspect agricole, l’Europe est le concurrent no1 et le Brésil va se concentrer sur l’objectif de faire exploser la Pac.

Le Brésil a des choix à faire. Nous ne les connaissons pas à l’avance, et sur lesquels notre attitude va peser, les rendant plus ou moins coûteux, plus ou moins faciles, plus ou moins compliqués pour lui.

Il faut donc faire une analyse complète sur le Brésil, qui ne porte pas que sur un secteur. L’agroalimentaire, la politique de la forêt, la capacité aéronautique du Brésil sont aussi très importants. Les Brésiliens contestent quand nous mettons en cause, du point de vue européen, le fait qu’ils détruisent beaucoup de forêt amazonienne pour des cultures destinées aux biocarburants, contestables à la fois en tant que biocarburants et du point de vue écologique. Je me souviens de déclarations de Lula disant qu’en Europe nous avons, depuis l’origine, détruit un ensemble équivalent de nos forêts et nous demandant à quel titre nous portions un jugement.

Dans les discussions internationales avec les pays qui se développent, quand on leur fait des reproches, ils répliquent en invoquant l’histoire. Quand on parle par exemple de l’accumulation de CO2 qui crée le risque climatique, ils rétorquent que le CO2 accumulé dans l’atmosphère terrestre est celui de la Révolution industrielle de Grande-Bretagne du XVIIIesiècle et de ce qui l’a suivie. Quand nous l’admettons mais que nous leur disons que s’ils aggravent ce phénomène, la vie sur terre va devenir intenable, ils nous répondent que c’est nous qui avons commencé, que nous l’avons fait depuis beaucoup plus longtemps qu’eux et qu’en proportion c’est beaucoup plus de notre faute que de la leur! Nous avons beau leur dire que nous sommes tous dans le même bateau, ils veulent que nous reconnaissions d’abord que nous sommes à l’origine des deux tiers ou des trois quarts du problème. Et, par conséquent, si nous adoptons des mécanismes financiers de compensation -pour une sorte de gestion collective, à défaut de gouvernement mondial- il faut que nous commencions par payer pour les dégâts que nous avons provoqués avant. Il ne s’agit pas simplement d’expier, mais de payer!

(Remous dans la salle)

Je ne vais pas multiplier les exemples, mais, il faut donc se pencher sur la politique précise de chacun de ces pays, de chacune de ces zones. Ceci est vrai pour des politiques, des diplomates, des investisseurs en général, et dans le domaine agricole en particulier. L’analyse sur la Russie n’est pas la même que celle sur l’Afrique par exemple.

L’Afrique a un potentiel absolument gigantesque, mais pour le moment c’est plutôt une opportunité pour les autres, qui vont y chercher des terres à louer ou à acheter. Nous savons très bien qu’en termes de productivité africaine, les marges de développement sont géantes puisque c’est la région au monde où les terres cultivables sont le moins saturées d’engrais et de produits divers. Quant à savoir si les Africains peuvent conduire eux-mêmes cette révolution… Peut-être dans certains pays, à certains endroits?

D’où cette idée simple : menons une analyse dans chaque pays émergent, sans oublier les émergents moyens ou petits, domaine par domaine. Quand on se pose des questions d’ordre économique, ou d’investissement, comme celles que vous pouvez vous poser, cela peut mener à des réponses très différentes. En partant de la nouvelle réalité de la montée en puissance des émergents, y compris dans le domaine agricole, vous devez analyser au cas par cas la capacité concurrentielle de chacun d’entre eux afin de voir ce que cela va vraiment donner, de voir si ce qu’annoncent les Brésiliens par exemple est sérieux ou exagéré.

Il faut le faire non seulement sur un plan global, mais aussi à l’intérieur de l’Union européenne et en Europe

L’analyse du cas ukrainien est très intéressante. L’Ukraine est le troisième exportateur mondial de céréales et elle possède une énorme superficie de terres arables. Même s’ils varient, les chiffres qui circulent indiquent un pourcentage considérable de terres inexploitées ou mal exploitées. Plus encore que la Pologne, autre grand pays agricole montant dans l’Union européenne, l’Ukraine a un potentiel gigantesque. Même si, contrairement à la Pologne, l’Ukraine ne fait pas partie de l’Union européenne, elle n’en est pas éloignée. Constitue-t-elle une menace ou une opportunité? La France ne doit-elle pas chercher à avoir une politique prioritaire dans le domaine agroalimentaire avec l’Ukraine? Je ne vais pas les approfondir maintenant, mais ces questions se posent. Je voulais juste donner un exemple montrant qu’il ne faut pas se focaliser sur l’analyse globale mondiale des émergents au risque d’oublier ce qui est plus proche de nous.

Ensuite, il s’agit de réaliser un travail classique d’analyse plus technique pays par pays sur les opportunités ou les risques d’un investissement: le marché local, la sécurité juridique (très variable d’un pays à l’autre), les perspectives de marché pour écouler les produits, l’intérêt ou l’obligation de s’associer pour développer sur place…

Telle est la situation globale de ce monde tel que je le vois, avec les rapports de forces, très éloignés comme je l’ai dit à plusieurs reprises, d’une «communauté internationale». J’espère que cette communauté existera un jour, cependant nous en sommes encore loin et cela supposerait un degré d’accord et de consensus sur les principes d’adhésion aux valeurs allant beaucoup plus loin que la simple signature de la charte des Nations Unies. Celle-ci est pleine d’espérances, tout comme le texte qu’avaient adopté tous les dirigeants du monde lors du sommet de l’an2000 où, par rapport à la réalité du monde, la longue liste d’objectifs à atteindre faisait un peu penser à une lettre au père Noël!

Je terminerai par quelques remarques sur l’Europe par rapport à cette situation de compétition multipolaire incessante, qui va nous faire vivre dans un monde pas forcément tragiquement dangereux, mais tout au moins instable, peu commode à prévoir et donc pas facile à gérer. Dans ce monde, il n’est pas aisé de prendre les décisions économiques les plus rationnelles et les plus logiques.

«La question européenne» tout d’abord. Pendant très longtemps, en simplifiant un peu, nous nous sommes servis du mot «Europe» comme du mot «ONU», comme de l’expression «la communauté internationale»… Ces termes sont ce que les linguistes appellent des «mots valises» où, un peu comme dans «l’auberge espagnole», on met le sens qu’on veut. En réalité, quand on parle d’Europe, on ne sait pas trop ce que cela désigne. Dans un monde lié à l’agriculture, les gens pensent immédiatement «Pac», ce qui a le mérite d’être précis.

Dans le débat général, politico-médiatique, que désigne «l’Europe»? Les institutions européennes? À savoir le Conseil européen, la Commission, le Parlement et la Cour de justice -qui ne sont d’ailleurs pas sur la même ligne-? Des désaccords surgissent très souvent entre le Conseil européen et la Commission. Cette dernière voudrait s’imposer comme un «gouvernement de l’Europe», ce qu’elle ne sera jamais. Elle s’allie parfois avec le Parlement, mais pas toujours. Elle est parfois consolidée par la Cour de justice, mais pas tout le temps… Les dissensions entre institutions européennes communautaires alimentent la guéguerre sur ce que serait la meilleure approche pour régler les problèmes. Doit-elle être «communautaire» ou «intergouvernementale»? Le débat est en réalité sans intérêt puisque nous sommes de toute façon obligés en permanence de combiner les deux.

Cependant, «l’Europe» peut aussi désigner, surtout depuis quelques années, la zone euro. Seulement, puisque les pays de la zone euro n’ont pas d’organisation spécifique, il s’agirait des gouvernements des pays de la zone euro, tel ou tel gouvernement étant leader à un moment donné, comme MmeMerkel -ou plutôt l’Allemagne- depuis un an ou deux.

Europe peut aussi désigner «l’Union» en tant que telle. Dans ce cas, quand on parle de l’Union européenne à 28, parle-t-on des 28gouvernements, ce qui est une chose, ou des 28opinions publiques, ce qui est encore autre chose, encore plus compliqué?

Finalement, dans toutes les discussions sur l’Europe, chacun parle de l’idée qu’il se fait de ce que devrait être l’Europe. Cela nous renvoie au fait que le récit historique n’est pas clair. «L’Europe c’est la paix», par exemple, est un slogan répandu. Cependant, chronologiquement, il est inexact. Ce n’est pas l’Europe qui «a fait la paix». À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la paix a été imposée sur le territoire européen -Dieu merci- par la victoire des armées américaines et soviétiques contre Hitler. Ce n’est pas l’Europe qui fait la paix. L’Europe était un champ de bataille; pas une entité ni un pouvoir. Des Européens s’affrontaient et les Américains et les Soviétiques, plus quelques alliés, ont imposé la paix. C’est cette paix qui a permis l’Europe.

Qui a pris les premières décisions fondatrices pour la construction européenne? Nous l’oublions tout le temps. Je ne suis plutôt pas atlantiste selon les classifications habituelles de la politique étrangère française; plutôt un continuateur du «gaullo-mitterrandisme». Toujours est-il qu’il est honnête de reconnaître qu’après la guerre ce sont les Américains qui ont eu la vision pour la suite. Pourquoi? Cela ne découlait pas uniquement de la générosité américaine. Cette démarche était sous-tendue d’une part par l’idée qu’il serait bon pour l’économie mondiale d’aider l’économie européenne à se relancer et, surtout, qu’il fallait empêcher Staline de mettre la main sur l’Europe de l’Ouest. Il était donc nécessaire de mettre sur pied le plan Marshall, et l’Alliance Atlantique, car il fallait que l’Amérique reste en Europe, contrairement à ce qui s’était passé après la Première Guerre mondiale.

Aussi les Américains ont-ils enclenché le processus et, immédiatement après la guerre, ont-ils commencé à dire aux Français et à d’autres qu’il fallait coopérer avec les Allemands. Les dirigeants français d’alors répondaient «Jamais!» Le drame était trop proche, même si les nazis n’étaient plus là. Ainsi, pendant plusieurs années, c’est l’Amérique qui a insisté pour qu’une structure européenne soit mise en place. Les premiers «Pères fondateurs» de l’Europe, Jean Monnet et Robert Schuman, étaient d’ailleurs des atlantistes convaincus. Ils voyaient les constructions européenne et américaine comme organiquement liées.

Par conséquent, je dirai - avec un peu de malice - que les vrais pères fondateurs ont été Staline, grâce à sa menace, et le Président Truman par sa réponse, le plan Marshall,etc. L’OCDE a été conçue pour répartir l’argent du plan Marshall.

Tel était le cadre de la construction européenne, chose très remarquable et intelligente. Donc la vérité historique est que c’est la paix qui a permis la construction européenne, et non l’inverse. Après la guerre, tous les pays d’Europe se sont retrouvés dans des alliances militaires, étroitement surveillés. Plus personne n’avait d’instincts belliqueux, les capacités militaires étaient réduites à très peu de choses et personne ne voulait se venger de rien… Il n’y a plus jamais eu le moindre risque de guerre entre Européens depuis et on ne peut donc même pas dire que «l’Europe» ait eu à empêcher des guerres. L’alliance tenait tout. J’ai pris ce petit exemple, fort intéressant parce qu’il va à l’encontre de ce qu’on entend d’habitude et montre que nous avons une façon de raconter la construction européenne sympathique et bien intentionnée, mais inexacte.

Quand nous nous trouvons été confrontés à des situations comme celles d’aujourd’hui, où face à ce monde global les Européens ont du mal à s’entendre entre eux sur la façon de s’adapter, d’être coopératifs, il ne s’agit donc pas d’Européens qui étaient d’accord sur tout depuis 50ans et qui, brusquement, ne s’entendent plus. En réalité, les choses sont compliquées depuis le début. Il a fallu à la fois des menaces et des grands défis pour que les Européens aillent de l’avant. Il a fallu quelques leaders historiquement très remarquables -deGaulle-Adenauer,Giscard-Schmidt,Mitterrand-Kohl-. Après la réunification de l’Allemagne, les choses changent et ces couples franco-allemands disparaissent. Il y a néanmoins une entente franco-allemande, à certains moments, parce que les autres solutions ne fonctionnent pas.

Il faut être réaliste -ce qui ne veut pas dire être découragé- concernant ce que peut faire l’Europe d’aujourd’hui. Ce n’est pas la peine de raconter qu’il faudrait retrouver l’enthousiasme du début; il n’a jamais existé. Jamais les gens n’ont défilé dans la rue pour réclamer plus d’Europe! Il faut s’appuyer sur quelque chose de plus crédible, de plus convaincant, tournant autour de l’idée que dans la bagarre multipolaire des prochaines décennies l’Europe doit être un pôle capable de défendre intelligemment les intérêts vitaux des Européens et leurs valeurs. Pour cela, l’Europe doit être une puissance. Si l’Europe n’est pas puissante, aurait dit Lapalisse, elle sera impuissante! Si elle est impuissante, l’Europe sera de plus en plus dépendante des décisions prises par les Chinois, les Brésiliens, mais aussi par les Canadiens, les Qataris etc… Cette situation peut être insensible au début et devenir insupportable par la suite. L’Europe doit être un pôle de puissance.

Autre difficulté, qu’ont bien montrée les référendums: le gouffre entre les élites européistes fédéralistes et le grand public «normal» depuis une quinzaine d’années. La plupart des dirigeants économiques (les politiques sont plus partagés) considéraient que la seule façon de construire une Europe puissante passait par une sorte de saut fédéraliste dépassant les Nations et procédant comme aux États-Unis d’Amérique. Or cela ne fonctionne pas. Quand les Américains ont créé les États-Unis d’Amérique, ils n’ont jamais eu à fusionner le vieux peuple du Connecticut, qui combattait depuis 1000ans le peuple du Rhode Island; en fait, c’était les mêmes gens, qui n’étaient pas, du tout, différents. C’était tous des Américains, répartis dans des états qui ressemblaient davantage à des lotissements avec des numéros.

Personne dans le monde n’a jamais eu à fusionner des Nations anciennes voulant rester elles-mêmes et garder leur identité, ayant un patriotisme normal, et très contentes de vivre en paix avec leurs voisins en formant un ensemble fort par rapport au monde. L’union fait la force. Mais ces nations ne veulent pas être privées de ces liens, de ces identités qui sont les leurs.

Je ne profite pas de la circonstance pour vous infliger un discours politique, d’autant qu’il existe autant de différences au sein de la Gauche que de la Droite sur ces sujets. C’est un véritable débat, on le voit bien à l’occasion de n’importe quelle grande consultation politique. Toujours est-il que je pense que la plupart des élites européennes font fausse route sur ce point. La bonne formule est celle de Delors, déjà ancienne, sur la «fédération d’États-Nations». Cela peut sembler contradictoire, mais ne l’est pas. Dans une fédération, il y a d’une part des niveaux d’activités gérés de façon fédérale - la monnaie par exemple, même si je suis aussi de ceux qui pensent qu’il faut mieux redéfinir la mission de la Banque centrale qui ne doit pas être centrée uniquement contre l’inflation - et d’autre part les États-Nations. Dans 50ans, l’Allemagne, la France, le Portugal, la Slovaquie,etc. existeront toujours

La synthèse n’est pas encore faite au niveau des élites; c’est apparu de manière flagrante lors de la crise de l’euro, où les éditorialistes de la presse économique ont écrit 500fois «fédéralisme ou chaos!». Dans leur définition du fédéralisme en Europe, finalement, les décisions clé seraient prises par un commissaire européenX, rebaptisé «ministre des Finances de la zone euro». C’est quand même un show historique puisque la démocratie en Europe s’est bâtie depuis l’origine à partir de l’impossibilité pour le roi de faire la guerre et lever l’impôt sans l’accord du «Parlement» ou des barons qui devaient être rassemblés afin de donner ledit accord. L’origine, c’est l’accord du peuple ou de ses représentants sur l’impôt. À partir du moment où c’est un commissaireX qui dit qu’il accepte ou pas, nous sommes dans autre chose, dans une sorte d’aventure post-démocratique, avec un vrai risque.

Une des raisons pour lesquelles les choses sont tellement compliquées ces dernières années en Europe réside dans le fait qu’il faut en même temps trouver la combinaison entre un système plus efficace, plus réactif et plus rapide pour l’euro et ne pas couper le lien fragile avec la démocratie. Les gens qui ont un bulletin de vote doivent quand même pouvoir voter pour des gens qui ont un pouvoir sur quelque chose! Sinon, le système va se désintégrer, surtout dans un monde où, avec la Chine et autres, la contestation sur les bienfaits du système démocratique classique va croissant.

Tout ceci peut sembler éloigné de nos propos. En réalité, cela ne l’est pas du tout.

En effet, j’ai conclu mon tour du monde en disant que nous avons un besoin impératif d’une Europe puissante, qui compte dans le système multipolaire. Il faut que nous arrivions à régler cette question efficacité/démocratie entre Européens. Nous ne savons pas où va aboutir le jeu de la puissance chinoise; les États-Unis veulent rester leader, même si c’est un leader relatif; la Russie surnage, mais veut renaitre; le Brésil et l’Inde veulent avancer et encore avancer, nous verrons bien jusqu’où; les autres veulent tous avoir leur place au soleil. Et nous, les Européens? Nous retombons sur ces débats entre Européens, sur les institutions, sur l’équilibre dont j’ai parlé entre les États-Nations constituants, les peuples et le système collectif communautaire ou fédéral. Et aussi, il faut le dire, sur ce que doit être l’Europe dans le monde.

Vous m’entendez: j’emploie des mots - «puissance, pôle» - dont beaucoup d’Européens ont un peu peur. Une partie de l’opinion européenne voudrait que l’Europe soit une «grande Suisse», avec 500millions d’habitants, un niveau de vie et de protection élevé malgré les réformes. Nous nous apitoyons sur le monde extérieur; mais nous ne sommes pas directement touchés. C’est cool, nous pouvons continuer comme cela! Sauf que le reste du monde est engagé dans une compétition très tendue. Si nous nous mettons en vol plané, cela finira par ne plus fonctionner.

Seulement, les opinions publiques ne sont certainement pas toutes acquises à l’idée que nous n’avons pas le choix et que nous devons complètement assumer cette compétition mondiale, avec un maximum d’atouts de notre côté. Cette question fait débat et vous remarquerez qu’elle n’est jamais présentée telle quelle, dans aucune échéance électorale, dans aucun pays d’Europe. Et encore moins dans les élections dites européennes. C’est quand même un paradoxe et un énorme handicap; il n’est pas étonnant qu’il y ait à chaque fois de moins en moins de participation aux élections européennes.

Voilà, Mesdames et Messieurs, chers amis, le tour d’horizon que je fais de notre monde et de ses enjeux. Je suis convaincu que les domaines qui sont les vôtres professionnellement font partie de ceux où l’Europe et la France en particulier gardent de formidables atouts. Il faut garder la Pac à tout prix, même avec de multiples réformes. Nous devons garder une capacité exportatrice puissante, car elle sera en concurrence avec deux ou trois de nos sympathiques partenaires dont j’ai parlé dans cet exposé!

(Applaudissements)

Mme Bénédicte Le Chatelier - Je suis sûre que dans la salle l’une ou l’un d’entre vous a une question à poser à M.Védrine…
Intervenant - Bonjour, je suis de Rhône-Alpes-Auvergne. Je voudrais connaître votre opinion au sujet de la Grèce et savoir ce que nous devons en faire. Tous les six mois, la Grèce nous ramène une crise.

M. Hubert Védrine - Depuis la révélation avec franchise et courage par M.Papandréou de la réalité de l’économie grecque, nous voyons bien que c’est à la fois un sujet déterminant et exagéré. En effet, la Grèce représente 2% du PNB européen.

Si nous sommes dans cette situation, c’est parce que quand nous avons conçu l’euro et l’avons mis en œuvre, avec un certain optimisme, nous n’avons jamais imaginé que nous pourrions nous retrouver face à la question de savoir si un pays pourrait sortir de la zone euro ou pas. Nous n’avons donc pas de mécanisme conduisant à une sortie de l’euro sans catastrophe pour tout le monde. C’est pour cette raison que, de fil en aiguille, au fur et à mesure que les mois s’écoulaient, la question s’est transformée en question sur l’euro lui-même.

En réalité, à partir d’un petit sujet consistant à savoir si nous garantissions ou pas aux investisseurs achetant de la dette grecque de ne pas perdre leur investissement, ce sont l’apparente interrogation et l’hésitation du côté allemand qui ont fait paniquer les investisseurs internationaux. À l’origine, ce n’était pas un problème de spéculation, mais de gens hésitant à acheter de la dette souveraine ne valant plus rien et à laquelle s’appliquaient donc des taux d’intérêt impossibles.

Les investisseurs internationaux -par exemple une personne ayant un fonds de pension à Singapour- pensaient jusqu’alors que le système euro était automatique. Les investisseurs ont découvert, à travers les hésitations allemandes du début, que ce n’était pas le cas et, face à cette absence de garantie automatique dans la zone euro pour n’importe quelle dette souveraine, se sont demandés si acheter de la dette souveraine non seulement grecque, mais aussi italienne, espagnole, portugaise,etc. ne représentait pas un risque énorme.
Ainsi, une partie de la contagion du problème - qui au début était un panari puis est presque devenu une septicémie - est liée à l’absence de réactivité. Il s’est tout de même écoulé presque un an avant que les Allemands - dont je respecte tout à fait le formalisme démocratique, sachant qu’il n’y a pas seulement MmeMerkel, mais aussi la cour de Karlsruhe, le Bundestag, la Banque centrale,etc.- n’arrivent à la conclusion qu’ils ne pouvaient pas se permettre de laisser éclater l’euro sous peine de se retrouver avec un mark très surévalué par rapport à l’euro. Il ne faut pas oublier que les Allemands réalisent les deux tiers de leur excédent non pas sur la Chine, mais sur l’Europe. Un mark à 30 ou 40% au-dessus de l’euro aurait été mortel et aurait fortement compromis le fameux «miracle allemand» des dix dernières années, rendu possible grâce au courage de Schroeder, mais également fondé sur la monnaie.

Au final, la crise grecque a amené une clarification utile par rapport à l’absolue nécessité de garder l’euro. Les Allemands sont arrivés à la conclusion, lente, mais rationnelle, qu’ils ne pouvaient pas plus prendre ce risque sur la Grèce que sur un autre pays d’Europe et ont décidé, à partir de ce moment-là, d’assumer, mais de dicter leurs règles. En quelque sorte, les Allemands refont Maastricht -que tous les pays, Allemagne comprise, n’avaient pas vraiment respecté- au carré.

Nous entrons maintenant dans l’aventure que vous connaissez, celle du traité budgétaire et du débat imposé à tout le monde par l’élection de François Hollande. Arriverons-nous à compléter le traité budgétaire par une politique de croissance? Est-il possible de combiner les deux?

Mme Bénédicte Le Chatelier - Justement, quelle attitude va devoir adopter François Hollande? Les choses sont compliquées, avec MmeMerkel.

M. Hubert Védrine - Je pense que maintenant que la position allemande est claire sur la zone euro, il ne serait pas impensable de dire qu’après tout un pays qui n’y arrive pas peut sortir de la zone euro. Je ne trouverais pas cela effarant. Il faudrait inventer des mécanismes selon lesquels, après tout, un pays pourrait sortir de la zone euro, en prenant rendez-vous dans deux ans, dans cinq ans ou plus, afin de voir quand il pourrait la réintégrer. Il est même dommage que ce mécanisme n’ait pas été inventé au début. Je dis cela uniquement parce que, entretemps, l’Allemagne a clarifié sa position et parce que le traité de mars a été signé. Je pense qu’un protocole de croissance additionnel suivra.

Je pense que l’effet de contagion est moins dangereux qu’au début.

Mme Bénédicte Le Chatelier - Techniquement, est-il possible de faire sortir facilement un pays de l’euro?

M. Hubert Védrine - Non, justement parce que cela n’a pas été prévu. Cependant aujourd’hui l’économie grecque se trouve dans une telle situation et la société grecque est en train d’être dévastée à un tel point qu’on peut se demander si ce n’est pas pire, pour ce pays, d’imposer des plans de rigueur de plus en plus durs provoquant des votes extrémistes qui vont en empirant. Vous avez vu qu’à côté du parti d’extrême droite il y a en Grèce des gens encore plus extrêmes que Marine Le Pen en France, avec même un parti réellement néo-nazi. Ce ne sont pas des pseudo fascistes agités, ce sont des néo-nazis, au vrai sens du terme. C’est un signe de maladie. Toujours est-il qu’il existe un risque et qu’on peut se demander ce qui est le pire pour un tel pays.

Je suis convaincu que, techniquement, les experts européens devraient être capables d’imaginer comment un pays peut «être suspendu» en quelque sorte de la zone euro pendant quelques années. Dans ce cas, il faut simplement que soit élaborée une véritable politique économique grecque, où les armateurs et l’Église paieraient un peu d’impôts et où la Grèce fabriquerait autre chose que de l’huile d’olive (même si celle-ci est très bonne!). Le tourisme n’a pas réponse à tout. Un plan de développement d’une économie grecque moderne est nécessaire; la Grèce ne doit pas sortir de l’euro pour tomber dans les ténèbres.

Si j’étais en fonction en ce moment, je ne pourrais pas dire cela aussi franchement. Il y a toujours une interprétation hystérique par les marchés selon laquelle si cela arrivait sur la Grèce, cela serait vrai pour l’Espagne. Je n’adhère pas à ce raisonnement. Je pense que la Grèce pose un problème très particulier.

Mme Bénédicte Le Chatelier - Justement, puisque vous dites que si vous étiez en fonction vous ne tiendriez pas ce propos, je saisis la balle au vol: avez-vous des informations sur ceux qui vont entrer en fonction?

M. Hubert Védrine - Non, aucune.

(Rires dans la salle)

Mme Bénédicte Le Chatelier - Nous aurons un nouveau Premier ministre la semaine prochaine, mardi.

M. Hubert Védrine - Je n’ai aucune information. Je ne suis pas candidat. J’ai passé 19ans de ma vie dans le vrai pouvoir d’État, pas dans l’agitation politique. Je n’ai pas d’informations, d’autant que le Président peut très bien décider la semaine prochaine, n’ayant aucune obligation immédiate.

Mme Bénédicte Le Chatelier - Il n’a peut-être pas du tout formé son équipe encore. Il a sans doute quand même déjà choisi son Premier ministre.

M. Hubert Védrine - Peut-être. Je n’en sais rien et vous non plus! Le Président n’est pas obligé de le dire avant la passation de pouvoir vraie, avant laquelle il n’est pas Président. Ensuite, il nommera un Premier ministre, qui nommera un gouvernement et ils mettront ensemble les détails au point.

Mme Bénédicte Le Chatelier - Quelle attitude devrait-il, selon vous, adopter face MmeMerkel qu’il doit a priori aller voir mercredi ou jeudi prochain, avant d’aller à Camp David? François Hollande a fait savoir que sa première visite serait pour MmeMerkel.

M. Hubert Védrine - Déjà, avant, je comprenais que les Allemands puissent dire qu’il n’y avait pas de raison que l’Allemagne, qui a fait de gros efforts, qui a financé sa réunification, qui a fait les réformes Schroeder,etc. paie pour les autres et soit utilisée en garantie par des pays qui ne font rien, où personne ne paie l’impôt, où il n’y a pas de cadastre,etc. C’est extravagant. La réaction allemande est compréhensible. Un sondage avait d’ailleurs montré que les Français, placés dans la même situation, réagiraient comme les Allemands et refuseraient de payer à fonds perdus, voulant bien aider les Grecs seulement à condition qu’ils procèdent à des réformes radicales. Nous pouvons comprendre cela.
Néanmoins, il existe un paradoxe allemand, que j’ai cité il y a quelques minutes: en imposant une politique uniquement de rigueur à l’ensemble du système euro, les Allemands peuvent entraîner tout le système dans une récession, ce qui serait mauvais pour eux. On annonce d’ailleurs une perte de croissance de 1,2point en Allemagne si la récession venait à s’installer dans toute la zone euro, suite à l’application trop brutale des critères de rigueur.

Certes, les Allemands ont raison: il faut assainir les finances publiques. Nous ne pouvons pas continuer, comme depuis 35ans, à voter des budgets en déficit permanent. Seulement il y a plusieurs manières d’assainir les finances publiques. Il ne faut pas que le malade meure guéri! C’est d’ailleurs pour cette raison que dans beaucoup de pays d’Europe -y compris des pays dont les gouvernements, conservateurs, ont signé le traité de MmeMerkel- des voix s’élèvent pour dire qu’il est nécessaire de compléter ledit traité, de l’équilibrer par autre chose. Ce n’est pas simple.

Les voix de l’Italien Monti et de Rajoy le disent. Les Américains le disent, et les Anglais aussi, d’une autre manière. Nous en sommes à 50déclarations d’Obama ou du secrétaire au Trésor Geithner, de grands éditorialistes américains ou de prix Nobel sur le thème selon lequel il serait dangereux de laisser la récession s’installer en Europe, estimant que ce serait une catastrophe pour le monde entier et que les autres pays occidentaux n’arriveraient jamais à sortir de la dette en le faisant.

Il faut donc retrouver une politique de croissance.

Là où les choses se compliquent, c’est que tous vont dire d’accord, nous allons établir le protocole de croissance que demande le nouveau Président français. Seulement, que mettons-nous dedans? Là, il y aura un désaccord. En effet, pour certains pays la croissance consiste à faire ce qu’il y avait dans la commission Attali, à savoir tout déréglementer. Tout le monde se mettrait évidemment en grève tout de suite! Pour d’autres pays, cela équivaudrait à une relance keynésienne à l’ancienne, avec une augmentation massive des salaires. Personne ne le fera vraiment. Reste l’idée de bons du Trésor européens finançant des infrastructures de grands travaux. Ce serait très bien et donnerait un signal encourageant pour l’avenir, mais ne créerait pas de la croissance dans l’immédiat.

Personnellement, mise à part l’ambiguïté sur le mot «croissance», je pense qu’il y aura un compromis au plus tard vers l’automne - voire avant - entre le traité de rigueur et une initiative de croissance. Un tel compromis ne serait peut-être pas impossible pour MmeMerkel. Je ne sais pas s’il faut appliquer tel quel le traité, déjà signé au Parlement européen, en tout cas il faut respecter ce qu’il contient. Par ailleurs, MmeMerkel a besoin du SPD pour faire ratifier le traité au Bundesrat. Le SPD étant en partie rigoriste et en partie sur les positions de François Hollande, il se peut que MmeMerkel se prête à un compromis relatif. Après, nous verrons; cela relève de la négociation européenne.


Intervenant - Je suis du Languedoc. Vous nous avez dit que pour raisonner intelligemment et prendre de bonnes décisions, il fallait avoir des analyses. Or, à vous entendre, j’ai eu l’impression que vous nous disiez que ces analyses n’existaient pas. Je ne peux pas le croire!

M. Hubert Védrine - Non, je n’ai pas dit cela.

Intervenant - Vous nous avez dit qu’il fallait analyser pays par pays les forces, les faiblesses, les politiques,etc. Ces analyses existent-elles? Si d’aventure elles n’existaient pas, combien de temps faudrait-il pour les mener?

M. Hubert Védrine - Tout d’abord, je n’ai pas dit que ces analyses n’existaient pas.
J’ai un peu réagi par rapport à une sorte de tonalité politico-médiatique globale. C’est différent dès qu’il s’agit de gens qui ont une démarche précise, spécialisée. N’importe quelle entreprise souhaitant investir en Indonésie, par exemple, va consulter le Code sur les investissements étrangers. J’ai également cité la sécurité juridique. Faire une étude de marché. Naturellement, tout cela existe. Je voulais attirer l’attention, maintenant que nous avons enfin découvert les émergents, sur le fait qu’il est indispensable de ne pas les globaliser, car il n’est pas possible de prendre des décisions sur une base globale.

Quant aux analyses au cas par cas, elles existent. Seulement, il y a des remises en cause. Aujourd’hui, il n’y a que les Européens de l’Ouest qui ne sont pas souverainistes et qui croient gentiment que la souveraineté est dépassée. Tous les autres sont archi souverainistes, à commencer par les Américains. Dans l’ensemble des pays émergents, une tentation nationaliste prévaut. Dans certains pays, de gros changements se produisent et il est nécessaire d’ajuster l’analyse économique.

Pour prendre un exemple, en Chine, que va faire la nouvelle équipe, de M.Xi et de M.Li? Va-t-elle durcir sa politique, estimant avoir moins besoin d’entreprises étrangères et que la Chine est capable de faire par elle-même, après avoir copié assez pour reproduire à l’identique? Autre exemple, en Russie, Poutine va-t-il faire la même chose ou va-t-il rester très conscient du fait qu’il ne peut pas du tout exploiter les richesses de la Russie sans le savoir-faire, les financements et la technologie de Total, ou d’autres entreprises occidentales?

Il est difficile de répondre à ces questions. Il faudra ajuster les analyses; c’est ce dont je voulais parler. La tendance que je vois se dessiner de plus en plus dans les grands pays émergents, les plus développés, consiste à ne faire appel aux Occidentaux que quand ils n’ont vraiment pas le choix, à agir de plus en plus par eux-mêmes et, au final, à les concurrencer.

Un autre élément, que j’ai indiqué, consiste à ne pas être obsédé que par les BRICS, et à bien regarder l’ensemble de la liste les pays plus petits qui présentent des opportunités. À nos portes, il y a le cas turc, cas hybride et intéressant.

M. Régis Jacobé (MSA Marne Ardennes Meuse) - Vous nous avez très peu parlé de la Méditerranée alors que d’habitude vous vous en souciez beaucoup.

M. Hubert Védrine - Cela dépend de la question qu’on me pose au départ. Si vous voulez une conférence d’une heure sur la Méditerranée, je peux commencer tout de suite! Cependant je crois que vous avez un programme chargé…

Mme Bénédicte Le Chatelier - Il vous reste trois minutes pour répondre à Monsieur!

M. Hubert Védrine - Je présume que vous voulez parler du sud de la Méditerranée, puisque nous venons d’évoquer la Grèce, qui est déjà un morceau de Méditerranée… Il est très difficile de parler du sud de la Méditerranée en ce moment, car sa situation est instable.

En Tunisie, a commencé un processus qui va s’étaler sur des années, pour ne pas dire plus. Il va y avoir par moments des avancées rapides, des blocages, des retours en arrière, des situations de répression féroce, des guerres civiles - soit terminées comme en Lybie ou autrement comme au Yémen, soit en plein développement comme en Syrie. Dans d’autres pays, comme en Algérie ou en Arabie, il ne se passe rien pour le moment. Le Maroc, lui, a engagé un changement prometteur sans qu’il n’y ait eu de révolution.

Nous ne savons pas ce que vont devenir les partis islamistes. L’an dernier, beaucoup de gens ont dit que la preuve était faite qu’il était possible de renverser un régime despotique sans tomber dans l’islamisme. En réalité, la preuve n’est absolument pas faite; les islamistes sont sortis vainqueurs de toutes les élections organisées jusqu’ici dans ces pays. Ce n’est pas tout à fait surprenant; il y a des années que j’ai prédit que les islamistes seraient en tête si des élections libres venaient à être organisées dans ces pays. Ce que je ne sais pas, c’est la suite. Un parti islamiste au pouvoir est-il susceptible d’être transformé par le pouvoir avant d’avoir pu transformer la société? En général, les partis au pouvoir sont encore plus transformés par le pouvoir que l’inverse! Cela s’appliquera-t-il aux islamistes? Peut-être… Si c’est le cas, cela conduira à des différenciations entre islamistes: plus ou moins radicaux, plus ou moins pragmatiques. Le cas se pose déjà en Égypte, entre les Salafistes et les Frères musulmans. Il est même possible d’imaginer une alliance entre Frères musulmans et l’armée contre salafistes. À moins que ce ne soit l’inverse. Une multitude de cas de figure peuvent se mettre en place.

Nous souhaitons à ces pays que le long, compliqué et risqué processus de démocratisation se passe bien; c’est très important. Nous sommes passés par ce processus, qui nous a pris beaucoup de temps. Nous leur souhaitons que ce soit plus rapide et moins risqué que pour nous.

En fait, nous n’avons pas vraiment d’influence sur ce qui est en cours au Maghreb. Quant aux États-Unis, ils ont beau payer 1milliard et 300millions par an à l’armée égyptienne, je pense qu’ils n’ont pas grande influence non plus sur ce qui se passe.

Ces peuples se sont remis en marche et leur destin est entre leurs mains. Sans parler des interactions des différents pays arabes entre eux. Ce n’est pas le moment de relancer des initiatives globales telles que l’Union pour la Méditerranée - même si c’est une belle idée, qui a été mal approchée au départ et qui n’a pas fonctionné pour diverses raisons. S’il faut la relancer un jour, ce n’est clairement pas maintenant. Nous ne savons pas à qui parler ni pour faire quoi. Il faut partir de ce que demandent ces pays. Ce discours relève d’un raisonnement global, géopolitique et diplomatique.

Ceci étant, pour une entreprise ou un exportateur particuliers voulant investir dans ces pays, c’est différent. Je trouve par exemple fort intelligente l’implantation de Renault à Tanger. Il n’y a pas de réponse globale, nous devrons rester très attentifs, quasiment jour après jour. De toute façon, ces situations ne concerneront pas «la Méditerranée» en général - concept trop vaste et trop peu opératoire. Des opportunités surgiront, certes, mais cas par cas, pays par pays.

Pour toute demande de rendez-vous, contactez le bureau de Monsieur Védrine à l'adresse suivante : bureau.hv(at)hvconseil.com