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Interview d’Hubert Védrine sur ses lectures

Journal du Dimanche - 20 juin 2010

L’ancien ministre des Affaires étrangères est un grand lecteur. Il parle ici des auteurs phares de sa vie et de la nécessité absolue de lire.


Est-ce que vous avez toujours lu?

J’appartiens à une génération qui a grandi sans écrans, de plain-pied avec les siècles précédents! J’ai toujours vécu entouré de livres, chez moi à Bois Colombes, ou dans la maison familiale en Creuse. Ils ont marqué mon enfance et mon adolescence. On lisait avec voracité, on échangeait des livres entre amis, on parlait de livres en famille. Les livres étaient l’oxygène de notre vie.
La lecture est un des fils continus de votre vie.
Même quand j’étais Secrétaire général de l’Elysée, sans doute la fonction la plus lourde de celles que j’ai exercées, je continuais à lire. Même quand j’étais au Quai d’Orsay, où l’on doit avaler des centaines de télégrammes, de notes, de dépêches, je lisais plusieurs livres en même temps selon les endroits où je me trouvais. Je n’ai pas une approche snob de la littérature. Je peux passer de Gérard de Villiers, à la poésie, à Yourcenar, aux récits de voyages.

Quels sont les auteurs qui ont compté pour vous?

J’ai eu, à l’adolescence, à sa mort (j’avais treize ans), un coup de foudre pour Albert Camus. On écoutait avec mes amis un disque de textes de Camus dits par Camus lui-même et Reggiani, que je trouvais sublime. Je connaissais par cœur les vingt premières pages de L’Etranger, et des chapitres entiers de l’Eté. J’ai proposé, dans mon lycée de Bois Colombes, qui était une annexe du lycée Chaptal de Paris, de faire un exposé sur Camus. On me l’a redemandé. Je me suis retrouvé en singe-savant. Quand les professeurs ont dû proposer un nom pour ce lycée, ils ont choisi celui de Camus. Je suis resté fidèle à l’élève de Louis Germain comme on reste fidèle à son enfance. Cela ne m’a jamais quitté. Plus tard, je me suis rendu à Tipasa, près d’Alger, sur les traces de Camus. J’ai passé deux journées entières, à marcher dans les ruines et à méditer. Il y a quelques années, j’ai visité, grâce à sa fille, sa maison de Lourmarin. J’ai emmené Joschka Fischer sur la tombe de Camus. J’espère qu’on ne le déplacera pas. Il faut laisser Camus en Provence au soleil. Il n’est pas homme à se retrouver congelé dans le sépulcre du Panthéon.

Vous aimez aussi Malraux.

J’ai eu une passion pour André Malraux déclenchée par ses hommages à Jean Moulin (1964) et à Le Corbusier (1965). J’ai aimé aussi ses derniers livres, ses Antimémoires (1967) et la suite, cette façon de mêler l’histoire, la politique, les grands personnages, la littérature, le souffle. J’apprécie l’œuvre et l’homme. Cela n’a pas grand sens de critiquer la mythomanie chez Malraux c’est le début de la période médiatique, ou les images se substituent à la réalité. Après je l’ai trouvé trop théâtral, trop surjoué, trop de pathos. Mais chez lui tout reste exceptionnel. On ne peut pas lui enlever les grandes aventures, et De Gaulle. Je préfère aujourd’hui plus de dépouillement et de sobriété. Je place au plus haut la langue de François Mauriac qu’on ne lit plus guère. J’aimais ces époques où la littérature était au premier plan.

Vous avez eu des passions récentes de cet ordre?

Les passions littéraires se raréfient avec le temps, et l’expérience. J’ai été conquis par Marguerite Yourcenar. Comme je m’intéresse aux lieux, je me suis même rendu à Mount Desert, dans le Maine. J’ai vu sa maison en bois, à l’américaine, l’herbe autour, les feuilles mortes, les écureuils. Je suis sensible à la beauté de son style, que d’autres jugent marmoréens, Justement sa langue est un môle contre l’avachissement ambiant. J’ai tout lu d’elle. Plus récemment j’ai été ébloui par Suite Française (2004) d’Irène Némirovsky. Quelle intelligence! Quelle écriture!

Les auteurs étrangers sont aussi importants pour vous.

J’aime presque tous les latinos. Garcia Marquez, Carlos Fuentes, Julio Cortazar. Plongé dans l’univers de Cent de solitude de Garcia Marquez, j’avais dessiné l’arbre généalogique des personnages, à partir du fondateur, José Arcadio Buendia. Le jour de l’entrée en fonction de François Mitterrand j’ai montré cet arbre généalogique, deux pages entières, à Garcia Marquez. Il a rit, et me l’a dédicacé. Récemment j’ai lu des allemands (Le liseur), des sud africains (Coetzee), des Israéliens (Amos Oz).

Vous aimez tous les genres littéraires?

Presque tous. Un auteur mène à un autre. Cela forme une vie, je me sens partie prenante de cette histoire littéraire et intellectuelle de la France. Chaque écrivain que j’ai aimé a été un instrument. C’est l’orchestration toute entière qui m’accompagne. Je suis éclectique. Je suis aussi un lecteur de romans policiers: les livres de la collection Grands Détectives chez 10/18, d’Agatha Christie, tout Ed Mc Bain bien sûr, les romans d’espionnage. Après le Quai d’Orsay, après dix-neuf années passées au cœur du pouvoir, (quatorze années à Elysée et cinq années au Quai d’Orsay) à être joignable 24h sur 24, j’ai lu l’intégrale de George Simenon dans la collection Omnibus. Simenon est un des grands auteurs du XXe siècle.

Vous lisez aussi de la bande dessinée?

J’ai des centaines des bandes dessinées et je reste fidèle à la ligne claire. Je suis même interviewé sur la géopolitique dans Jacobs ou Hergé. Dernière lecture: Quai d’Orsay de Blain et Lanzac. Excellent! On y reconnait même les personnages secondaires. L’Histoire: irremplaçable.
Est-ce qu’il y a des grands livres d’hommes politiques?
Oui, des livres d’eux, et sur eux, les biographies. Sans remonter avant le XXe siècle Mémoires de guerre, Mes jeunes années, Mon voyage en Afrique (récits de voyages au Kenya et en Tanzanie en 1907) de Winston Churchill sont remarquables. En France, De Gaulle et Mitterrand ont un vrai talent littéraire. Sinon qui? Villepin? Léotard? Les souvenirs d’Henry Kissinger, dont A la maison blanche, sont passionnants. Cela m’a influencé quand j’ai écrit Les mondes de François Mitterrand.

François Mitterrand était un grand lecteur.

On peut le dire! Un homme immensément cultivé, parfaitement à l’aise avec tous les siècles où l’on a écrit. Les hommes politiques sont aujourd’hui, en moyenne, peu cultivés. Ils ne lisent pas, parce qu’ils ne trouvent pas le temps. Mais à quoi passe leur temps? Ils jugent que ce n’est pas prioritaire, pas utile de lire. Cela légitime une sorte d’acculturation moyenne dont aucun écran ne peut combler le vide. Moins ils lisent, moins ils sont capables de faire passer des messages essentiels. Cela contribue à la perte de sens. Si l’on constate comment marche la fabrique à hommes politiques, on n’est pas étonné du résultat. Il n’est pas indispensable d’être très cultivé pour faire l’ENA, encore moins pour être communiquant! Cela n’a rien à voir avec Normale Sup. J’ai travaillé vingt et un ans aux côtés de François Mitterrand. Quand il a su que j’avais lu les Hauts-Quartiers de Paul Gadenne, son regard sur moi a changé. Il aimait le contact et le dialogue avec les écrivains. C’était un aspect magnifique de sa personnalité. Mais la nostalgie est vaine. Nous sommes dans un autre monde.

Vous n’avez pas une vision politique de la littérature.

Il y a de la belle littérature politique mais ce n’est pas mon critère premier. Prenez Sartre: je préfère en Sartre l’écrivain, celui des Mots, bien sûr, ou quand il parle, dans sa préface aux Poésies de Mallarmé, du «terrorisme de la politesse».J’ai même lu les trois tomes de L’Idiot de la famille. La littérature n’est cependant pas le lieu privilégié de la politique ni l’inverse. J’apprécie l’engagement des écrivains de gauche mais ce n’est pas là-dessus que je juge une œuvre. Ce qui fait un grand écrivain est tout autre chose. Le talent, la force de pénétration des caractères et de la nature humaine, la capacité à dire l’essentiel en quelques phrases. Régis Debray est un homme engagé et un écrivain remarquable.

Les nouvelles générations ne lisent pas.

Elles passent de plus en plus de temps devant les écrans, où tout déferle en vrac, et ignorent la littérature, raccourci magique vers les compréhensions de l’âme et le sens de la vie. Paradoxe de la communication: des gens, qui passent leur temps à communiquer partout dans le monde par écrans interposés, ne se saluent pas dans l’ascenseur. C’est plus que de l’acculturation, c’est de la barbarisation. La lecture est un antidote à cela. Il existe dans la lecture une lenteur et une densité nécessaires à la construction de l’homme. Les lecteurs deviennent une petite minorité. Il faut défendre la lecture par tous les moyens. Certes je dis cela parce que je ne pourrais pas vivre sans lire ni écrire. Néanmoins je crois sincèrement qu’il faut réintroduire l’éblouissement de la lecture dans les vies d’aujourd’hui.

Pour toute demande de rendez-vous, contactez le bureau de Monsieur Védrine à l'adresse suivante : bureau.hv(at)hvconseil.com