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La redistribution de la puissance

Le Débat - mai aout 2010 - n°160

Entretien d’Hubert Védrine avec Pierre Nora et Marcel Gauchet sur la «redistribution de la puissance»


Le Débat. – Il existe un large consensus pour regarder la crise dont nous sommes en train de vivre les suites non seulement comme une crise économique, mais également comme une crise géostratégique. Elle entraîne une redistribution des cartes de la puissance à l’échelle du globe. Comment appréciez-vous la nature du phénomène et l’ampleur de cette redistribution?

Hubert Védrine. – Cette première méga-crise globale de l’économie de marché libéralisée et dérégulée est vraiment pour moi une crise accoucheuse de l’histoire. Elle amplifie et accélère des processus déjà en marche. C’est plus une mutation qu’une crise. Les Occidentaux se sont collectivement illusionnés dans l’appréciation de la situation d’après, non pas la «chute» du Mur en novembre 1989 – l’événement dont la médiatisation excessive embrume l’analyse – mais d’après la fin de l’URSS en décembre 1991. Vous vous souvenez du climat de l’époque: nous sommes à la fin de l’histoire, les Occidentaux ont gagné, leurs conceptions vont s’imposer partout, etc. Illusion d’optique: cette euphorie a pris une forme aimable et bonhomme, sous les administrations Bush père et Clinton, et une forme brutale et militarisée, frappée d’hubris, sous l’administration Bush fils, tout en gardant d’un bout à l’autre une forme ingénue et niaise en Europe. Brutales ou niaises, les deux approches ont échoué. Elles se sont cassé les dents sur le phénomène historique que j’estime majeur de la période: la montée des émergents. Elle marque la fin du monopole que l’Occident, sous son visage européen ou sous son visage américain, a exercé depuis cinq siècles au nom de son universalisme, et donc la relativisation de son leadership.
Cette montée était évidente depuis au moins une dizaine d’années. Les économistes de banque s’excitaient sur les marchés émergents, les pays à fort pouvoir d’achat, les pays à croissance rapide, entre 5 % et 10 %. Leurs analyses, avant 2008, présentaient la montée du pouvoir d’achat des classes moyennes de ces pays émergents comme une aubaine. Elle n’était vue que sous l’angle économique, celui des opportunités offertes aux entreprises occidentales d’exporter, ou d’investir, tout en continuant à acheter à bas prix. Les Occidentaux restaient convaincus de dominer le jeu, de détenir les clés de la guerre et de la paix, de la sécurité, de la puissance comme de la compassion, de la hiérarchie des normes et des valeurs. Cette assurance a survécu jusqu’à la crise. Elle avait été pourtant contestée une première fois, il y a déjà longtemps, par les thèses de Huntington, au grand scandale des esprits universalistes, lorsqu’il avait répondu à Fukuyama que des clashs entre civilisations lui paraissaient plus probables que la fin de l’histoire. Il avait bien fallu se rendre compte, après 2001, que Huntington n’avait peut-être pas entièrement tort, s’agissant en tout cas des rapports entre Islam et Occident. Cette remise en question pour ainsi dire philosophique de la consensuelle «communauté internationale» avait été redoublée ensuite par l’ascension de la Chine. Elle nous saute aux yeux avec la crise. Les marchés émergents, ce sont des puissances émergentes.
C’est une remise en question classique des rapports de force, une redistribution de la puissance, mais massive. La perception inquiète que nous en avons se focalise sur la Chine et sur le phénomène sino-asiatique, à cause de la masse multipliée par la croissance et l’énergie, mais le phénomène est encore plus étendu. Quand on prend la liste des pays émergents, cela va de quatre, si on les limite à l’acronyme bric (Brésil, Russie, Inde, Chine, la Russie n’ayant à mon avis rien à faire dans ce groupe, mais c’est un autre problème), à une quarantaine sur tous les continents, si l’on se fie à l’atlas annuel des pays émergents du ministère des Affaires étrangères. Dans le système international, dont je rappelle qu’il comporte 192 pays, les pays développés sont une trentaine, mais ceux qui comptaient vraiment se ramenaient à cinq pays du G 7. Ce qui traduit le plus le changement de rapport de force, c’est la création du G 20. Les membres du G 7 qui s’étaient opposés avant, au «Conseil de sécurité économique» de Jacques Delors, à la tentative d’élargissement de Mitterrand, en 1989 (mais qui avaient accepté le G 8, en 1991), et à celle de Chirac, en 2003, ont fini par se résigner à un élargissement à vingt, issu d’un compromis Sarkozy /Bush. Ils ont reconnu par là qu’ils ne gouvernent plus le monde seuls. Ils restent les plus riches et les plus forts, mais ils ne sont plus les maîtres exclusifs. À mes yeux, cet élément, par ses conséquences, l’emporte sur tous les autres, si l’on veut imaginer ce que sera notre monde demain.
Je ne prétends pas que cela fasse disparaître les problèmes toujours non résolus, notamment ceux de l’arc de crise allant du Proche-Orient à l’Asie centrale ou en Afrique, mais cette redistribution est plus bouleversante que tout le reste. Elle va avoir des conséquences tectoniques dans les années et les décennies qui viennent. Nous n’en sommes qu’au début.
On voit bien que, dans la phase de la crise où nous sommes, les pays européens ont du mal à s’en sortir, que les États-Unis se redressent de façon souffreteuse, alors que la Chine est déjà repartie pour des taux de croissance à 8-10 % et l’Inde à peine moins, pour ne prendre que ces deux exemples. Cette évolution était déjà en cours, mais c’est maintenant que le changement va apparaître dans toute sa brutalité aux yeux du public.

Le Débat. – Dans ce contexte, on s’interroge tout naturellement sur l’acteur clé qui a conduit activement la politique de globalisation, à savoir les États-Unis. Plus que tout autre, vous avez souligné la dissymétrie de puissance entre les États-Unis et les autres acteurs dans le monde post-soviétique. Quid de l’«hyperpuissance» aujourd’hui? La notion vous paraît-elle toujours adéquate?

H. V. – Dans la définition stricte que j’en donnais, oui. Je voulais dire que c’était la plus grande puissance qui ait jamais existé. Aujourd’hui, par exemple, la Chine est très, très loin de disposer du soft power des États-Unis – si elle l’acquiert jamais. Mais dans le sens que le terme d’«hyperpuissance» a pris dans le grand public, non. Si l’on entend par là une puissance maîtresse du monde, qui domine tout, omnipotente, invulnérable la notion n’est pas valable. Dans le meilleur des cas – et je le souhaite — Obama réussira à restaurer un leadership relatif des États-Unis. Mais, encore une fois, je ne voulais pas dire «toute-puissance». Je voulais un mot nouveau pour une puissance qui ne se compare à rien (et donc pas super puissance), qui n’a pas eu d’équivalent dans l’histoire. Même les empires les plus grands qui se sont disputés l’Eurasie pendant deux mille ans (cf. l’atlas récent de Gérard Chaliand) n’ont pas dominé, ou influencé l’ensemble du monde.

Je crois important de rappeler que dans la mondialisation il y a eu les mondialisateurs et les mondialisés. Les États-Unis ont été des mondialisateurs actifs, comme le Portugal et l’Espagne l’ont été en leur temps, comme la Grande-Bretagne l’a été de 1850 à 1914. Les États-Unis ont pris le relais à partir de 1945, sauf que l’entreprise a buté sur la muraille communiste. Celle-ci a cédé en deux fois. Une première fois lorsque Deng Xiaoping a pris en 1979 le tournant que l’on sait, décidant de libérer l’énergie de la société chinoise sur le mode du capitalisme sauvage tout en maintenant le contrôle politique du parti communiste sur le pays. Une seconde fois avec l’effondrement de l’Union soviétique. Plus le moindre rempart, pour le coup. Le monde n’est peut-être pas globalisé au sens d’aplati, d’harmonisé (Thomas Friedman se trompe), mais il est en tout cas décompartimenté: plus rien ne s’oppose à l’influence dominante.
C’est dans les années 1990 que se situe le moment que l’on peut qualifier de moment de l’hyperpuissance, ou de moment unipolaire. Il a été incarné avec retenue par George Bush père, puis par Clinton, avant que cela dégénère en vision agressive et simpliste chez Bush fils (caricaturale mais pas aberrante). L’élection d’Obama a corrigé cette trajectoire…

Le Débat. – Elle vous paraît marquer une inflexion importante?

H. V. – Oui. Ce qui m’a le plus surpris dans l’élection d’Obama, ce n’est pas que les États-Unis aient voté pour un Noir, comme on l’a beaucoup dit, même si c’est important parce que cela paraissait impossible, mais qu’ils aient élu un intellectuel d’un tel niveau et d’un tel talent. C’est un mystère, compte tenu des habitudes électorales et politiques de ce pays, qui n’empêchera pas éventuellement à l’avenir l’élection d’un autre George Bush fils. Je n’analyse pas ce phénomène en groupie d’Obama – même si je le trouve séduisant, immense orateur et tout ce qu’on veut – mais en Européen qui souhaite ardemment qu’il réussisse, car son succès me semble dans l’intérêt général de l’Occident. Comme je suis convaincu que nous sommes à la veille d’un long moment de bagarre multipolaire, disons, au minimum, d’une compétition multipolaire, qui peut dégénérer en bagarre multipolaire si l’on s’y prend mal, et comme ce n’est pas sûr que les Européens aient collectivement l’énergie mentale, la lucidité, la persévérance nécessaires pour faire de l’Europe un pôle dans ce système, je crois vital qu’Obama nous sorte de la régression conceptuelle où les néo-conservateurs et Bush nous ont enfermés. Cela notamment dans l’affaire Islam-Occident. Ce n’est pas la seule, mais elle est tout de même très centrale. Bien sûr, il y a de plus en plus la question de la Chine, il y a toujours la question de la Russie, qui est moins aiguë, mais qui se pose quand même, il y a la négociation difficile entre Occidentaux pour rétablir une régulation financière. C’est très important aussi qu’il ait pris le contre-pied du manichéisme et du simplisme – je n’insiste pas sur l’unilatéralisme, facile à stigmatiser, mais qui est en fait consubstantiel à toute puissance, ni sur le «multilatéralisme», concept mal défini. Les Européens feraient bien d’ailleurs d’arrêter de se vanter de leur multilatéralisme, qu’ils n’affectionnent que depuis qu’ils n’ont plus d’autre choix: Obama a des intentions justes.
J’ai été frappé par son discours du Caire au monde musulman. Aucune nécessité diplomatique, aucune urgence ne l’y obligeait. S’il a parlé si tôt, de cette façon et au monde «musulman», c’est qu’il a pensé quelque part que Huntington n’avait hélas pas tort, et qu’il devait employer sans tarder son énergie à dénouer le nœud de contentieux accumulés entre l’Islam et l’Occident. C’est un message urbi et orbi, qu’il a adressé en quelque sorte par-dessus la tête des protagonistes des différents conflits au Proche-Orient, en Irak, en Afghanistan et ailleurs, et qui vise à entamer un processus grâce auquel l’Occident, et l’Amérique en premier lieu, cesseront d’être haïs et rejetés (tout en étant enviés) par les musulmans. Un président des États-Unis qui commence son mandat comme cela est quelqu’un qui est animé par une vraie vision stratégique, très intellectuelle – trop, peut-être, d’ailleurs. Je trouve cela passionnant, même si l’on sait d’avance que, dans le meilleur des cas, il fera deux mandats, alors qu’il faudrait au moins trois ou quatre mandats successifs sur cette ligne pour venir à bout de l’ensemble des problèmes qu’on a laissé pourrir depuis si longtemps. Mais c’est tout de même extraordinairement prometteur.
Souhaitant que cette attitude américaine nouvelle produise tous ses effets politiques, je ne comprends pas que les Européens ne se soient pas collectivement organisés dès l’arrivée d’Obama pour saisir ensemble cette magnifique opportunité, en lui disant: nous sommes là, nous avons nos intérêts et notre propre vision, nous sommes déterminés à agir avec vous dans le cadre d’un partenariat pour que vous réussissiez, et voilà nos propositions. Au lieu de cela, on entend les Européens, amorphes divisés ou jaloux, gémir parce qu’Obama ne s’intéresse pas à eux – mais il n’a aucune raison spéciale de s’intéresser à eux, il n’y a aucun problème urgent en Europe qui le justifierait! Et leur manie des commémorations n’est pas la sienne. Comme je l’ai dit lors de son élection: l’Europe n’est pour lui ni un problème ni une solution. Les réactions européennes face à Obama sont infantiles et inopérantes. Ce qui manque à l’appel, aux yeux des Américains, ce sont des Européens qui se poseraient en partenaires sur les grands enjeux.

Le Débat. – Que vous inspirent les critiques dont Obama commence à faire l’objet?

H. V. – Elles sont prématurées. Il est beaucoup trop tôt, après un peu plus d’une année, pour porter un jugement. Kennedy, au bout d’un an, c’est le désastre de la baie des Cochons. Clinton, au bout d’un an, c’est quoi? Roosevelt, au bout d’un an, personne ne s’en souvient. Les choses sont encore ouvertes. Il va peut-être perdre les mid-terms: compte tenu de la crise sans laquelle il n’aurait pas été élu, les gens ne sont pas contents, ils vont voter contre. Cela ne préjugera en rien de l’élection présidentielle suivante. Si j’avais une attente à formuler, ce serait qu’il manque une transcription opérationnelle du grand dessein d’Obama dans la politique étrangère américaine. Elle n’est pas encore au niveau de son ambition, celle d’armer intelligemment l’Occident dans la bagarre multipolaire qui s’annonce, autrement que de la façon paranoïaque et autiste de l’administration Bush – nous contre the rest. Hillary Clinton est bonne dans son rôle, mais elle n’est pas inventive ni stratège. Elle ne relaie pas conceptuellement Obama. Il manque à ce dernier un Kissinger pour mettre sa politique en musique. Je pense qu’Obama va aboutir avec la Russie en un an ou deux. Il parviendra à bâtir une relation, pas formidablement chaleureuse, mais un partenariat nécessaire et vigilant, permettant de négocier beaucoup de choses, comme à la grande époque de la négociation Est-Ouest, et d’abord la réduction des armements nucléaires stratégiques. Sur le paquet Proche-Orient, Irak, Iran, Afghanistan, Pakistan, Inde, Cachemire, je suis moins sûr. Sur la Chine, ce n’est pas du tout évident. Il y faudrait au moins un accord euro-américain, plus le Japon et l’Australie. Quant aux autres sujets, (régulation) c’est encore autre chose, ils mettent les Occidentaux aux prises entre eux.
À ce stade Obama peut déjouer les prévisions des Cassandres surtout après la réussite, à l’arraché sur l’assurance maladie qui va lui permettre de se réengager sur d’autres dossiers. Les Européens devraient maintenant rentrer dans le jeu, avec leurs propres idées, qui amèneraient l’administration Obama à déplacer son axe sur certains points. Cela constituerait au total un partenariat puissant, par exemple sur la régulation financière. Nous n’en sommes pas là.

Le Débat. – Comme vous le disiez d’un mot, la relation avec la Chine se présente comme très incertaine. Mais, surtout, on a l’impression d’un changement d’attitude de la Chine, comme si elle avait l’intention de convertir sa nouvelle force économique en un poids politique, sans même parler de politique de puissance. Cette impression vous paraît-elle juste?

H. V. – Oui, plutôt. La querelle qui dure depuis des années entre sinologues et géopoliticiens me paraît tranchée en faveur des géopoliticiens. Les sinologues nous rappelaient que, contrairement aux Occidentaux ou aux musulmans, la Chine n’a jamais été animée du désir de convertir le monde à ses conceptions. Elle n’est pas prosélyte – elle est trop méprisante vis-à-vis du reste du monde, peut-être, pour être prosélyte. Donc, nous disent les sinologues, pas de souci. Évidemment, à l’échelle régionale, de temps en temps elle donne un coup de patte sur les pays voisins pour se faire respecter, mais c’est tout. Les géopoliticiens, depuis que Deng Xiaoping a libéré l’énergie de la Chine, disent, eux, que c’est peut-être vrai, mais que dès lors qu’elle doit garantir l’approvisionnement à long terme en pétrole et en matières premières de cette énorme masse en croissance rapide – puisque, en gros, elle n’a que du charbon elle va changer nécessairement de vision. La sécurité des approvisionnements demande des pays amis, des contrats à long terme, des régimes sur lesquels on peut compter, des bases sur le parcours. Il y a une logique qui a été celle de la route des Indes pour la Grande-Bretagne. Petit à petit, cela va créer les moyens de la puissance, puis l’esprit de puissance. C’est incontestablement la tendance des dernières années. Il y a, certes, une exagération aux États-Unis sur la montée en puissance du budget militaire chinois – comme il part de très bas, même avec une augmentation de 200 % par an, il n’arrive au bout de dix ans qu’à 9 % ou 10 % du budget américain –, mais la tendance est bien là. Pour la première fois depuis le xve siècle, la Chine est en train de se doter d’une marine de haute mer. Elle négocie des facilités portuaires dans l’océan indien, en Afrique. Cela fait des années qu’à chaque fois que l’Occident qui se croyait encore le seul juge du bien et du mal ostracise un pays en le décrétant «voyou», les Chinois se précipitent pour établir des accords privilégiés: avec la Birmanie, avec le Soudan, que sais-je encore.
Le mouvement évident va donc dans le sens d’une affirmation de puissance par la Chine. Un autre signe en est l’attitude de la Chine au Conseil de sécurité ou au G 20. Elle ne faisait pas parler d’elle, elle agissait en amont pour éviter ce qui aurait pu la gêner. Maintenant elle est plus visible. Dans le premier G 20, elle n’a en gros rien dit, dans le second, un peu plus, dans le troisième, nettement plus. Elle change vite. Nous assistons à sa métamorphose. Il y a eu le temps de Mao, l’empereur réunificateur, le temps de Deng, l’empereur libérateur des énergies. Nous sommes dans un troisième temps, moins personnalisé, où la direction est davantage collective, qui est celui de l’affirmation de la Chine comme acteur mondial. C’est sans précédent. Cela n’est jamais arrivé depuis que la Chine existe.
Qu’est-ce que cela va donner? Conjoncturellement, on voit qu’elle ne veut pas être associée à des sanctions contre l’Iran. Cela ne veut pas forcément dire qu’elle a de la sympathie ou de la complaisance vis-à-vis du régime iranien, mais qu’elle refuse les politiques de sanction, pour des raisons de principe, pour des raisons de souveraineté et parce qu’elle en a été elle-même victime. Cela s’appliquera à d’autres sujets. On s’est aperçu à Copenhague qu’une alliance conjoncturelle s’était constituée entre Obama, qui voudrait bien aller plus loin, mais qui ne peut pas – parce qu’il n’a pas le Sénat avec lui, Sénat dont il a besoin sur d’autres sujets – et ce rassemblement de circonstance qu’il est convenu d’appeler le basic: Brésil, Afrique du Sud, Inde, Chine. Ce n’est pas que la Chine ne veuille rien faire sur les questions écologiques, même si elle trouve la focalisation sur le climat exagérée, mais elle veut le faire à sa façon, à son rythme, et surtout sans contrôle extérieur. Tout cela va dans le sens d’une puissance chinoise qui devrait s’affirmer en quelques années.
Quelle ligne va adopter à l’avenir la direction chinoise de l’État parti? Je ne connais pas de spécialiste qui soit affirmatif à ce sujet. Il y a ce courant que Jiang Zemin avait déjà popularisé au travers de l’expression d’«émergence pacifique»: «rassurez-vous, il n’y a pas de problème, nous n’avons que de bonnes intentions». Peut-être, mais, même si c’est vrai, la question du poids relatif demeure. Une partie des dirigeants de Pékin est préoccupée par la perspective d’une coalition des inquiétudes mondiales face à la Chine. Une autre partie s’en fiche et entend se concentrer sur l’objectif du développement le plus vigoureux et le plus rapide possible, y compris sur le plan militaire et technologique, de façon à créer un rapport de force différent, à partir duquel il serait possible pour la Chine de négocier dans de meilleures conditions. Il n’est pas exclu que sur cette base apparaisse une aile décidée à gérer plus fermement les relations avec le Japon, la Russie, l’Inde, les États-Unis. Comment ces options, que je schématise, vont-elles se combiner avec le souci prioritaire de ce parti – qui n’est plus communiste, qui est le parti du pouvoir, tout simplement – de se perpétuer? Nous n’en savons rien. Parmi les différents choix qui se présentent à lui, où cette sorte d’empire chinois moderne, avec son système autoritaire et mandarinal reconstitué et son souci viscéral d’unité, va-t-il trouver son intérêt? C’est la grande inconnue. Je ne serais pas complet si je n’ajoutais que l’issue sera le résultat d’une interaction. Elle sera aussi commandée par ce que le monde extérieur dira et fera. S’il s’en tient à un discours cacophonique, alors advienne que pourra, ce sont les Chinois qui trancheront. Si le monde extérieur, en commençant par le monde occidental, avec des relais possibles – le Japon, l’Inde, par exemple –, définit des critères communs permettant de dire aux Chinois: ça c’est très bien, on vous félicite, ça ça pose problème, on peut discuter, ça on ne peut pas accepter, la Chine négociera et s’adaptera. Ce cadre, cette pensée n’existent pas encore. Aux yeux d’un dirigeant politique chinois, le monde extérieur est confus, désordonné, il ne sait pas ce qu’il veut, il est donc facile d’en jouer, il est possible d’opposer les uns aux autres. Il n’y a pas d’accord du reste du monde sur la façon de gérer cette émergence volcanique. Pour l’instant, cette situation laisse les mains très libres aux Chinois.

Le Débat. – Vous contestiez tout à l’heure l’inclusion de la Russie dans le prétendu bric, aux côtés des principaux pays émergents. Comment voyez-vous la place de la Russie d’aujourd’hui? Entre les vétérans de la guerre froide qui continuent le combat comme si de rien n’était et certains analystes pour lesquels la Russie ne compte plus, purement et simplement, on a de la peine à s’y retrouver. Il y a une énigme de la Russie actuelle…

H. V. – Il y a une énigme, en effet, et elle mérite une analyse particulière. Quand des économistes l’avaient rangée dans la catégorie bric, cela me semblait inexact, parce qu’elle n’a pas le même potentiel économique que les autres. Ce n’est pas à proprement parler un pays «émergent», c’est peut-être un pays «ré-émergent», ou, plutôt, qui tente de surnager. Ce n’est pas un ancien pays du Sud, classiquement «sous-développé» ou «en voie de développement». C’est une des deux superpuissances de la guerre froide qui a connu une implosion majeure en 1991 – «la plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle», selon Poutine. Lequel Poutine, soit dit au passage, n’a jamais eu moins de 70 % de popularité, tellement les Russes ont gardé un souvenir détestable de l’époque eltsinienne, tellement ils ont la nostalgie de l’époque où leur pays était respecté. La Russie d’aujourd’hui tente de se réaffirmer, mais elle a peu de moyens pour y parvenir. La seule force économique des Russes, c’est leur sous-sol – le pétrole, le gaz, les matières premières. Ils peuvent faire un peu de chantage aux approvisionnements, mais pas trop, parce qu’ils ont absolument besoin de vendre. C’est un cas de dépendance croisée, en réalité. Ils vont essayer de vendre aux Asiatiques autant qu’aux Européens, mais cela ne leur donne que des marges de manœuvre limitées.
Bref, la Russie n’est pas sûre d’être un pôle central du monde de demain. Elle n’arrive pas à créer une économie moderne, faute d’un véritable tissu d’entreprises. Ses grandes entreprises sont un héritage du système soviétique et elles n’innovent pas. Il n’y a pas de marques russes connues dans le monde. De plus, c’est un pays qui est handicapé par un déclin démographique prononcé, pour des raisons d’alcoolisme et de mauvaise santé publique. Au total, au stade actuel, c’est un pays qui ne conserve qu’une capacité de puissance résiduelle périphérique. Pas tellement plus. Il garde une importance issue du passé dans les questions stratégiques nucléaires. C’est avec lui que les États-Unis essaient de relancer la réduction des armements nucléaires stratégiques, pas avec la Chine, ce qui relativise le fameux G 2, éphémère concept à la mode. La Russie est au Conseil de sécurité, elle a le droit de veto. Elle fait partie du G 8 depuis que Mitterrand avait obtenu en 1991 l’élargissement du G 7 pour aider Gorbatchev, et maintenant du G 20. Mais pour faire quoi? Capacité d’alliance faible, puissance de rayonnement, soft power, nuls. C’est un pays qui doit se poser des questions sérieuses. Cela se voit bien dans le livre de l’ancien Premier ministre Primakov et dans certains discours de Medvedev. La Russie n’a pas envie de faire partie de l’usine à gaz européenne, contrairement à ce que feignent de croire certains. Quel que soit le gouvernement russe, il n’aura aucune envie de faire de la Russie un État membre, parmi d’autres, de l’Union européenne. On peut à la rigueur imaginer un partenariat stratégique avec les États-Unis, mais la Russie en a autrement besoin que les États-Unis. La relation avec la Russie est beaucoup moins vitale pour les États-Unis que la relation avec la Chine. Avec l’Europe idem. En tout cas, les Européens auraient intérêt à élaborer une politique à long terme à l’égard de la Russie en surmontant leurs divergences, pour pouvoir avancer sur les dossiers de l’énergie, de l’écologie, de la sécurité européenne, etc. Ceux qui raisonnent encore en termes de guerre froide se trompent. Mais on ne peut pas non plus faire comme si la Russie n’était qu’un brave partenaire commercial et énergétique, ne posant pas de problèmes. La réalité se situe entre les deux, et c’est cette synthèse que les Européens doivent trouver.
Bref, la Russie est menacée de devenir un pôle de second rang, sauf si elle se lançait dans un grand programme de modernisation que l’on ne voit pas venir. C’est maintenant qu’elle aurait besoin d’une Perestroïka! Je ne vois aucun autre pôle significatif dans le monde (hors ceux qui ont un problème précis de voisinage avec la Russie) pour en faire leur partenaire numéro un. Elle risque donc d’être un partenaire de second rang dans le système multipolaire instable. Les scénarios d’un retour à une volonté russe de nuisance ou, au contraire, d’une modernisation interne rapide, sont improbables. Le plus probable est une stagnation, celle d’un pays qui cherche à réémerger sans y arriver vraiment et que cela rend inconstant et nerveux.

Le Débat. – Parmi les autres pays émergents, quels sont ceux qui vous paraissent le mieux à même de s’affirmer comme de vrais pôles du système multipolaire en train de se dessiner?

H. V. – Je pense comme tout le monde au Brésil et à l’Inde. Mais je ne vois pas le système multipolaire comme un monde ordonné. Je continue à penser que les États-Unis resteront les premiers, même avec la crise, les interrogations actuelles et les performances statistiques chinoises. Aucun des autres pôles dont nous parlons ne possède le même spectre de moyens de puissance et d’influence, même si par-derrière a commencé un immense bras de fer planétaire, qui durera, de toute façon, longtemps. L’Inde et le Brésil ne relèvent pas encore de la première catégorie. Ils en arrivent seulement maintenant à se demander s’ils veulent, et s’ils peuvent, exercer une influence autre que régionale. Ils resteront entre les deux pendant longtemps, des puissances régionales importantes, pas tout à fait encore des puissances mondiales. Certes, le Brésil est en train d’échapper à la prévision de Clemenceau reprise par de Gaulle: «un grand pays d’avenir et qui le restera». Mais il a été un peu surcoté, à cause de Lula. Cela ne sera plus tout à fait pareil avec le départ de Lula; il n’a pas encore une politique mondiale, mais il sera un élément important des combinaisons dans le G 20. Le Brésil se cherche. Il a une politique chinoise – le Brésil et la Chine ont d’ailleurs décidé que leurs échanges se feraient dans leurs monnaies à eux, et pas en dollars. Il a une politique iranienne – le Brésil, en tant que membre non permanent du Conseil de sécurité, ne veut pas, actuellement, de sanctions contre l’Iran. Il demande qu’on procède politiquement. Lula n’a rien d’un anti-occidental, mais il trouve qu’il faut calmer un peu les Occidentaux. Le Brésil va peut-être essayer de devenir un médiateur (comme la France Gaullienne jadis). On est typiquement sur ce sujet dans un cas de leadership relatif des Occidentaux qui les oblige à discuter, à parlementer, à négocier sur des sujets où ils pensaient que leurs conceptions devaient s’imposer.
Je mettrais l’Inde dans la même catégorie, avec quelques précautions. Petit à petit, elle est amenée à jouer ses différentes cartes dans le jeu global. Sa carte principale est l’inquiétude que la Chine suscite. Elle va développer l’alliance américaine, tout en cherchant à garder ses relations anciennes avec la Russie.
Après? Je suis plus incertain. La catégorie des pays en voie d’émergence est large, comme je le disais tout à l’heure, entre trente et quarante. Il y a quinze entreprises globales en Malaisie, il y en a en Égypte, par exemple, mais cela n’en fait pas des pôles. L’Afrique du Sud, par exemple, je ne crois pas vraiment, en dépit de ses ressources et même si l’effet Mandela a fasciné. Toutes ces données soulignent qu’il faut envisager le système multipolaire comme un système instable, ce sera un monde de surprises, de compétition et d’alliances changeantes.

Le Débat. – Et l’Europe, au milieu de cette compétition? Elle restera un acteur global? Peut-on parler de l’Union européenne comme d’un acteur, pour commencer?

H. V. – Je tends à penser – et je le regrette – que les Européens ont collectivement renoncé à se penser comme des acteurs du jeu mondial après 1945. Ils ont abdiqué, en répudiant l’idée de puissance qui les avait conduits à deux suicides collectifs. Les Européens se sont reconstitués sous la houlette américaine. Les vrais pères fondateurs de la construction européenne, on l’oublie généralement, sont Staline et Truman. S’il n’y avait pas eu la menace stalinienne sur l’Europe de l’Ouest et la politique étrangère géniale de Truman et de Marshall, le destin de l’Europe n’aurait pas pris le cours que l’on sait.
Les Européens de l’Ouest, depuis lors, veulent croire qu’ils vivent dans un monde post-tragique. Comme ils ne veulent plus de la puissance, ils voudraient que la puissance n’existe plus. Ils voudraient vivre dans une communauté internationale régie par le droit international. Ils voudraient que la société civile supplante les méchants gouvernements, et ainsi de suite. Ils vivent sous le parapluie américain, mais ils font comme si cela ne comptait pas. Il y a eu quelques aventures en Europe qui ont fait oublier cet état de fait, comme l’épopée gaulliste en France, mais cela n’infirme pas ma remarque générale. Les Européens rêvent d’une grande Suisse, ce qui supposerait que le monde soit peuplé de six milliards et demi d’Européens pacifiques. Les opinions s’accrochent à cela. Tout ce que se racontent les Européens sur le fait qu’ils n’ont pas besoin de hard power, à la fois répugnant et dangereux, et que le soft power suffit va dans le même sens – comme s’il ne fallait pas un peu de l’un pour avoir l’autre! Les Européens ne se résignent pas à ce que l’histoire du monde redevienne l’histoire d’une compétition de puissances. Ils n’ont plus les outils mentaux pour penser cette situation. C’est dans ce vide de la pensée stratégique que le moralisme, le droit de l’hommisme et l’européisme, tous trois partant de bonnes intentions, se sont engouffrés et ont montré leurs limites. Les traités récents ne changent rien à cela, car 0 + 0 = 0. On attend des miracles du traité de Lisbonne. C’est absurde. Un traité et même une Constitution n’ont jamais créé eux seuls le contenu et l’élan d’une politique.
Les Européens tournent en rond. Il y avait un moteur, qui était la menace soviétique. Il a disparu. L’administration Bush a essayé d’imposer au monde entier le terrorisme comme menace numéro un, et problème exclusif. C’était un cadeau indu aux terroristes, et cela n’a convaincu personne – aucun peuple au monde ne place le terrorisme en tête de ses préoccupations, en dehors de courtes périodes à la suite d’un attentat. De toute façon, la prétendue «guerre contre le terrorisme» ne pouvait pas être fédératrice pour l’Europe, parce qu’elle ne répondait pas à une menace spécifiquement dirigée contre l’Europe. Du coup, il n’y a plus de ressort. C’est une situation qui remonte à l’après-guerre, à mon sens. Elle est dangereuse et démobilisante. Les Européens ne peuvent pas défendre leurs valeurs fondamentales de cette façon. C’est impossible. L’espérance chimérique des opinions se retourne contre elles. La fuite en avant des élites qui ont voulu imposer une Europe fédérale contre les nations a fait long feu – jamais les peuples n’ont été prêts à les suivre jusque-là. Cela s’est vérifié quand il a fallu affronter la vérité démocratique brutale des référendums. Les nations ne veulent pas que l’on fasse une Europe forte contre elles, ou à leur place. Elles restent disponibles pour une convergence puissante des nations européennes maintenues.
Je crois que nous sommes au bout de cette vision d’une Europe qui est, non pas un acteur mondial mais un prédicateur mondial. La superpuissance morale, ça ne marche pas. J’ai trouvé que Mme Ashton avait eu du courage en déclarant qu’elle n’était pas allée en Haïti parce qu’elle n’était ni pompier ni médecin! En disant cela elle prenait le contrepied d’une évolution lamentable de trente ans, consistant à faire croire que l’humanitarisme médiatisé peut tenir lieu de politique étrangère. On aurait dû l’applaudir!

Je ne désespère pas que les Européens changent de pied à force de constater tous les jours qu’ils pèsent de moins en moins dans les négociations internationales. Une inquiétude se répand, elle pourrait finir par être salutaire. Les gens sortent petit à petit de l’idéalisation de la communauté internationale dont ils se rendent compte que c’est un bel objectif, mais pas une réalité. Ils commencent à être demandeurs d’autre chose. Je suis convaincu que les opinions publiques européennes d’aujourd’hui sont prêtes à entendre un langage politique plus réaliste que celui que leur tiennent depuis longtemps les élites et les médias. D’ailleurs les leaders ne parlent plus «européiste». C’est évident depuis que Gerhard Schröder a déclaré devant le Bundestag en 1998 qu’il défendrait les intérêts nationaux allemands – alors que l’Allemagne disait depuis quarante ans qu’elle n’avait plus d’intérêt national. Dans la novlangue antérieure, il n’était plus question que d’«égoïsmes nationaux». Alors qu’il est tout à fait normal qu’il y ait au départ des intérêts nationaux polonais, portugais, grecs, etc. Ce qui serait absurde et archaïque, ce serait de considérer qu’ils ne sont pas compatibles, alors que le système européen est une remarquable machine à compromis.

Face à tous les bouleversements du monde, je suis persuadé que les opinions européennes sont prêtes à entendre un langage de remobilisation qui se concentrerait sur de vraies questions de contenu, et non de contenant. Par exemple, la politique envers la Russie. Il y a en Europe des pays qui continuent d’être inquiets – Pologne, pays Baltes, etc. – et des pays qui voient plutôt dans la Russie un partenaire énergétique – Allemagne, France, Italie, Grande-Bretagne. On doit pouvoir faire la synthèse si les gouvernements le veulent. Les Polonais savent bien que les Européens ont besoin de l’énergie russe, et les autres savent bien que la Russie peut poser des problèmes quand même – voir la Géorgie et autres. Au lieu de se lamenter parce que l’Europe «se divise» – comme si elle était unifiée avant! –, ne pourrait-on pas dire: les Européens ne sont pas encore d’accord, mais ils ont pour objectif prioritaire de le devenir, en se dotant d’une politique russe, je suis sûr que les opinions entendraient. Et si l’on abandonnait en même temps le discours pseudo-fédéraliste consistant à ridiculiser l’attachement normal des peuples à leur identité et à leur façon d’être comme si cela était dépassé, ridicule et archaïque, pour se concentrer sur la réponse stratégique collective à donner ensemble aux grands défis du monde, les opinions suivraient. Ils réécouteraient ce que les dirigeants européens disent en leur nom – et peu importe, alors, qu’il y ait un président de l’Europe ou non, ou plusieurs!
Il faut alarmer les opinions européennes sans les paniquer. Il faut leur expliquer que si l’on ne s’y prend pas autrement, ce sera Copenhague tous les matins. Mais il y a une solution, et un chemin.

Le Débat. – Où voyez-vous les forces susceptibles de porter un pareil projet?

H. V. – En tout cas, je vois de moins en moins de forces qui s’y opposent. L’approche consistant à délégitimer les nations participantes, comme si l’Europe ne pouvait être forte que si ses nations sont affaiblies, a montré son inanité, et perdu sa force d’entraînement. L’autre approche consistant à vouloir des nations fortes dans et pour une Europe forte regagne du terrain. Ce n’est pas un mouvement organisé, mais ce sont des choses qu’on devine en filigrane dans le discours et dans l’attitude de plusieurs grands dirigeants européens et à travers les sondages. Qu’est-ce qui s’opposerait à ce que les Européens arrêtent une position commune sur les deux ou trois sujets clés qui se poseront lors des prochains G 20? Il ne faut pas une Europe protectionniste, mais protectrice.

Le Débat. – Venons-en à ce qui constitue l’épine dans la chair du système international, à savoir le conflit israélo-palestinien, avec, derrière, la question de l’islam, concentrée aujourd’hui autour de l’Iran, mais aussi de l’Afghanistan et du Pakistan. Est-il possible d’imaginer que l’avènement d’un monde multipolaire aide à trouver une issue à ces problèmes emboîtés?

H. V. – Cette situation dans «l’arc de crise» est détestable, mais elle ne change pas le reste de l’histoire. Cela ne joue pas directement sur le fait que la Russie ne sait pas trop ce qu’elle va devenir, que la Chine va monter, etc. Cela n’a pas non plus de conséquences directes sur le fait que les Européens seront capables ou non d’un sursaut mental, comme on dit chez les sportifs. On ne peut pas dire que le sort du monde se joue là. Il se joue plutôt dans les questions dont nous avons parlé auparavant. Mais c’est une situation tragique.
Du point de vue des Arabes, c’est insupportable que leurs pays n’arrivent pas à trouver le chemin de la modernité. Il y avait chez eux plus de forces modernistes au xixesiècle qu’aujourd’hui, même chose dans des pays musulmans non arabes comme l’Afghanistan ou l’Iran, sans même parler de la Turquie! C’est un problème pour nous, mais d’abord pour eux. Il y a un énorme bras de fer au sein de l’Islam entre les deux ailes, la plus moderniste et la plus fondamentaliste, pour le contrôle de la masse centrale. Nous avons un intérêt vital à ce que ce soit l’aile moderniste qui l’emporte, mais nous n’avons pas tellement de moyens d’intervenir directement. Nous sommes mal placés. Ce que l’on peut souhaiter, c’est que la tension Islam / Occident et l’engrenage du clash soient désamorcés. Cela nous conduit à quelque chose comme l’ouverture d’Obama, mais après, il faut que ce soit suivi par des actes et que cela ne soit pas contredit. Il faut une politique intelligente sur chacun des sujets, habilement menée, dans la durée, en déjouant les provocations, par exemple du régime iranien, qui n’a pas du tout d’intérêt à cet apaisement. Les dirigeants iraniens étaient très à l’aise dans le monde binaire de Bush, qui leur permettait de présenter l’Occident à l’image de Bush. Il est en revanche très mal à l’aise avec la main tendue d’Obama.

Il faudrait une politique très ferme, très habile, carotte et bâton, sur chaque sujet. Sur l’Irak, Obama fait ce qu’il avait dit, mais personne n’est sûr de comment les choses vont se passer après la fin du retrait américain. Sur le Proche-Orient, Obama a fait un faux départ malheureux. Il a eu totalement raison, sur le fond, de dénoncer l’engrenage de la colonisation israélienne. Mais quand on est président des États-Unis, on n’exige pas publiquement de l’arrêter si l’on n’est pas capable de l’imposer. Le risque qui existe, au moment où nous parlons, ce serait qu’Obama n’ait plus de politique vraie au Proche-Orient, juste des envoyés spéciaux, en tout cas, jusqu’aux élections du mid-term. Ce serait grave.

Vis-à-vis de l’Iran, je trouve la politique d’Obama intelligente. Quelles sont les autres options? La politique de sanctions, on la connaît: elle est menée depuis 1979. Je ne vois pas de raison d’attendre des miracles de nouvelles sanctions «ciblées», surtout si elles sont prises sans la Chine. Quant aux menaces militaires, j’admets qu’elles fassent partie d’une tactique de la carotte et du bâton, mais on sait très bien que si elles se concrétisent, elles auront pour effet de rassembler les Iraniens du monde entier autour du régime, d’autant que l’idée de frappes limitées n’a militairement pas de sens. Il faut contenir les Israéliens, déjouer les provocations. Il faudrait qu’Obama se montre plus rusé que le régime iranien, constant et patient. Cela suppose du temps. C’est là où il faudrait, en outre, une harmonisation complète de tous les Occidentaux. Ce n’est pas vraiment le cas aujourd’hui. La France a donné sur ce point l’impression d’être restée sur la ligne Bush (pourquoi?). Y a-t-il ou non un rapprochement France/États-Unis? Les Russes se font prier. Alors qu’il faudrait que tous tirent dans le même sens pour asphyxier progressivement le régime et aider les opposants, sans les exposer. Cela demande une politique subtile inscrite dans la durée. Ce n’est pas impossible. La politique américaine face à l’urss – la politique d’«endiguement» définie par Kennan et poursuivie sur une quarantaine d’années – a été au total très intelligente. L’adversaire russe était moins retors, peut-être.
Le paquet Afghanistan-Pakistan (afpak dans le jargon) est là aussi un héritage pourri de Bush dont le malheureux Obama est obligé de chercher à se dépêtrer. On pouvait le suivre quand il a dit crânement, pour montrer qu’il n’était pas un pacifiste bêlant: «Je me retire d’Irak, je ne suis pas contre les guerres, je suis contre les guerres idiotes, et je vais m’engager davantage en Afghanistan.» Le renforcement militaire est un élément de la solution mais pas le seul. Il me semble que son équipe a sous-estimé l’imbroglio Afghanistan-Pakistan-Inde-Cachemire. Il faudrait à la fois une présence militaire en Afghanistan, maintenue longtemps, pour empêcher, non pas les talibans, mais plus exactement la reconstitution de toute la base arrière d’Al-Qaïda; obtenir du Pakistan qu’il coopère plus, donc qu’il soit moins obsédé par la menace indienne, ce qui suppose que l’Inde fasse des gestes. Sur ce point, on peut regretter que l’administration Bush, qui a passé un accord nucléaire intelligent avec l’Inde, ne lui ait rien demandé sur ce chapitre. L’Inde s’est livrée à des essais nucléaires, mais elle a été néanmoins récompensée, elle, par un accord stratégique avec les États-Unis, parce que derrière, évidemment, il y a la Chine. Les Américains, avant de signer, auraient pu demander aux Indiens des signes pour apaiser la paranoïa de l’armée pakistanaise (même les paranoïaques ont des ennemis, comme chacun sait). Il manque un élément du puzzle. Finalement, je crois qu’il faudrait nous concentrer sur la sécurité en Afghanistan, renoncer à l’objectif mobilisateur, mais malheureusement inatteignable, de moderniser et de démocratiser l’Afghanistan, apaiser les rapports Inde-Pakistan, et impliquer les autres pays, parce que la reconstitution d’Al-Qaïda, c’est une menace encore plus pour les Arabes que pour nous – ils sont la première cible. C’est aussi une menace pour les Russes et pour les Chinois. Donc il n’y a pas de raison que les Occidentaux se retrouvent, seuls, bêtement, à gérer le problème; c’est cela qui donne l’impression d’une expédition coloniale vouée à l’échec. Et sur le terrain, il faudrait un grand quartier général allié pour coordonner l’ensemble, ce qui n’existe pas, et laisser un peu de marge à Hamid Karzaï et d’autres pour voir qui peut être récupéré parmi les talibans, ne serait-ce que pour les diviser. Ce n’est pas nous qui sommes capables d’opérer ce tri. Cette approche ne règlerait pas tout le problème, mais rendrait cette politique moins lourde à porter. Je ne crois pas, en revanche, qu’il faille dire: à telle date, on s’en ira. Il se peut que nous soyons obligés de maintenir une présence militaire de surveillance pendant longtemps comme quand on surveille les feux de forêts – et il serait prudent d’ajouter: aussi longtemps qu’il le faudra.
Je reviens au Proche-Orient. Ce qui est désolant dans cette impasse, c’est la «perte de chance» stratégique: l’atout extraordinaire qu’une paix à peu près acceptable représenterait pour l’Occident. Mettons à part les facteurs humains, sans les ignorer – il est insupportable pour les Israéliens de vivre dans l’insécurité et les conditions de vie des Palestiniens sont abjectes –, si les Occidentaux parvenaient à parrainer un accord sérieux, ce serait pour eux un avantage stratégique formidable. Ce serait un coup terrible porté à la nébuleuse terroriste mondiale. Bien sûr, il y aurait encore des conflits entre Palestiniens pendant un certain temps, mais cela pourrait être contrebalancé par un plan Marshall qui prendrait alors tout son sens dans un contexte de paix. Sur cette base, les Occidentaux pourraient reprendre l’initiative. Fondamentalement, il n’y a aucune raison pour que le monde arabo-musulman soit anti-occidental. Les populations sont fascinées par le mode de vie américano-occidental et sont tournées vers l’Europe. Ce serait un véritable retournement stratégique. Pour un Président américain, ce serait une opération magistrale.

Le Débat. – Croyez-vous vraiment qu’Obama soit l’homme de cette situation? Vous avez souligné vous-même sa bévue sur le terrain proche-oriental. Ailleurs, c’est le flou ou le non-engagement. L’ensemble fait naître une incertitude inquiétante. D’autant qu’il a donné une telle priorité aux problèmes intérieurs par rapport à la politique étrangère que l’on peut se demander si elle représente un enjeu majeur à ses yeux.

H. V. – Il est légitime de se poser la question, mais je vous trouve trop sévère. Obama n’a pas été élu pour faire la paix au Proche-Orient, mais pour sortir l’Amérique de la crise. Donc il s’occupe de la Chine en priorité, parce que les économies sont interdépendantes. Il ne s’occupe pas de l’Europe, parce que l’Europe ne pose pas de problème particulier. Il est dans la position du pompier. Sa conduite est logique. Ce qui était étonnant, et qui allait dans le sens d’une attente peut-être excessive, c’est qu’il prenne le dossier du Proche-Orient à bras-le-corps, qu’il fasse le discours du Caire, alors que personne, encore une fois, ne le lui demandait. C’est la preuve qu’il a une conviction. Se saisir du problème de la colonisation au début de son premier mandat, au lieu d’attendre la fin du second, pour faire semblant de s’en occuper, montre qu’il a compris qu’il y avait là un enjeu stratégique. Et puis, il s’arrête en route. D’où votre question. Mais la partie n’est pas jouée. Il va certainement reprendre l’initiative.

Le Débat. – Vous avez souligné le caractère compétitif du monde multipolaire en train de se mettre en place. En même temps, la globalisation fait émerger des problèmes globaux, qui demandent une action concertée. Il y en a au moins deux: le premier est d’une actualité immédiate, c’est celui de la régulation qui permettrait de sortir de la crise économique dans de mauvaises conditions; le second est moins pressant, mais il est encore plus crucial, c’est celui de la menace écologique. Qu’est-ce qui peut l’emporter, de la compétition qui pousse au conflit, ou de la coopération?

H. V. – Les deux problèmes sont liés, à mon sens. La bataille de la régulation, vous l’observerez, se déroule entre Occidentaux. Les pays émergents n’ont pas encore assez émergé pour être tout à fait partie prenante dans l’affaire. Cette bataille se joue entre la City et Wall Street, les opinions écœurées par ce qu’est devenue l’activité financière, les gouvernements étant entre les deux, la bataille est rude! Si les Occidentaux, dont c’est la responsabilité historique, arrivent à accoucher d’une économie intelligemment re-régulée, ils retrouveront une autorité, une forme de leadership, qui correspondra mieux, en outre, à l’état de leurs économies et de leurs sociétés mûres, disons, alors que les Chinois, au stade où ils en sont de leur équipement, peuvent être tout à fait à l’aise dans une économie de Far-West.

Mais il ne faudrait pas que cette re-régulation comme la reprise de la croissance se fassent sans prendre en compte aussi la question écologique, qui ne réduit pas à la question climatique. Ce serait une terrible occasion perdue et un danger. Il y a eu une focalisation abusive, presque hystérique, sur cette dernière, même si elle est importante, alors que la question est aussi celle des pénuries probables, des effets des produits chimiques sur la santé publique, des conditions de vie effarantes des trois quarts de l’humanité qui vont vivre dans des agglomérations qu’on ne peut même pas appeler des villes, de l’effondrement de la biodiversité. Il faut gérer ces crises et ces mutations simultanément. Si nous donnons une priorité absolue au redémarrage à l’identique de l’économie sans nous préoccuper du reste, c’est fichu. L’écologisation de nos économies et de nos sociétés qui allait se faire sur trente ans doit être faite sur quinze ans, sinon la fameuse croissance verte chère à Obama et vitale pour nous tous arrivera trop tard. Il faut associer les trois: sortir de la crise avec des règles «post-bulles» et accélérer la mutation écologique. Si les Occidentaux réussissent cette opération, ils ont toutes les armes pour retrouver de la compétitivité, au meilleur sens du mot, et du leadership dans un monde multipolaire instable aux alliances changeantes. Mais il y a aussi la pénurie croissante d’énergies non renouvelables. C’est par là que peuvent se réintroduire des tensions dangereuses. Raison de plus de rendre nos économies et nos modes de vie moins énergétivores, moins polluants, moins prédateurs. Un monde multipolaire, donc compétitif, ne signifie pas nécessairement un monde conflictuel. Tout dépend de la manière dont ses tensions sont gérées.

Il faut que les Occidentaux réalisent que ce qu’ils croyaient réglé une fois pour toutes par les grandes conférences de la fin de la Seconde Guerre mondiale – San Francisco, Bretton Woods, La Havane – et ensuite par la croissance sans fin va devoir être renégocié et repensé. Ce rendez-vous n’est pas derrière nous, il est devant nous.

Pour toute demande de rendez-vous, contactez le bureau de Monsieur Védrine à l'adresse suivante : bureau.hv(at)hvconseil.com