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Hubert Védrine analyse le dernier ouvrage de Fareed Zakaria «The post american world»

Le Monde Diplomatique, août 2008

Alors que tant d’analyses internationales sont convenues, biaisées et répétitives, que les occidentaux peinent à sortir de leur nombrilisme, de leur myopie, de leurs phobies, celle de Fareed Zakaria, le brillant éditeur de Newsweek International, traite du cœur du sujet: la montée des émergents, ses conséquences pour l’Occident, les réponses possibles. Certes nous ne sommes pas encore dans «the post american world», titre de son essai, mais déjà les Occidentaux ont perdu le monopole de l’histoire, si ce n’est la puissance ou l’influence qu’ils ont détenu, Européens puis Américains, depuis le XVIème siècle.. Il est urgent qu’ils réfléchissent aux politiques à adopter face à ce bouleversement tectonique, faute de quoi ils s’enferreront, sous l’effet de la panique, comme l’a fait l’administration Bush, dans des politiques de force simplistes et vouées à l’échec.

On a vu ces dernières années, les plus grands penseurs américains conservateurs (Kissinger) ou néo-conservateurs (Fukuyama, Kagan) se saisir de ce nouvel état du monde. Kissinger a rappelé, et Fukuyama redécouvert, que les Etats étaient irremplaçables et que l’économique n’avait pas supplanté le stratégique. Kagan a abandonné les rêveries néo-conservatrices pour une lecture dure, mais classique, de l’histoire qui nous attend à nouveau. Zakaria, qui pourtant avait approuvé la guerre en Irak, approfondit l’examen des réactions possibles à ce «rise of the rest», «conséquence ironique, selon lui, de soixante ans d’action américaine» pour ouvrir et américaniser le monde. Il ramène maintenant, à de plus justes proportions, aussi bien la menace islamique que celle des «rogue states». Il les traite avec sérieux mais pondération et sang froid. Son analyse sur les forces économiques, financières et technologiques en mouvement - libre circulation exponentielle des capitaux, innovations technologiques, effondrement du coût des transports - est fondamentalement optimiste et libérale. Bien sûr il s’inquiète aussi des gaspillages et de la dévastation des ressources, de la vigueur des nationalismes dans le monde, et de leur résurgence, qui déconcertent les Américains qui croient toujours agir – eux - pour le bien de l’Humanité.

Il note la puissance des forces politiques protestataires mondiales, comme la montée des BRICM (les désormais célèbres BRIC plus «M» pour Mexique). Il prend ainsi au sérieux, avec un peu de provocation ou, en tous cas, d’anticipation, l’hypothèse d’un monde qui, pour la première fois depuis un demi millénaire -cinq siècles après que l’empereur de Chine ait mis un terme aux expéditions maritimes lointaines de l’amiral Zheng He - serait «non occidental». En tout cas ne serait plus exclusivement occidental. Mais cette analyse du monde ne l’amène pas à penser que le monde va être anti-américain. Il le voit plutôt «post-américain». A la question: «peut-on être moderne sans être occidental?», Zakaria répond de façon nuancée. Il pense que le modernisme occidental a tant transformé le monde que la fin du monopole occidental de la puissance ne signifie pas la fin du modernisme à l’occidentale. Si les Etats-Unis sont un jour dépassés, ce sera par leur succès.

Conscient néanmoins que l’histoire – et la compétition - se poursuit entre les grands pays et les grandes nations, Fareed Zakaria concentre ensuite longuement son analyse dans deux chapitres passionnant et très argumentés sur les forces et les faiblesses de deux cas exemplaires: le «challenger» (la Chine) et «l’allié» (l’Inde), et des relations du dragon et de la vache (d’autres comme Martine Bulard symbolisent l’Inde par l’éléphant) avec l’aigle (les Etats-Unis). Sans surprise Fareed Zakaria, qui est d’origine indienne, inclut dans son tableau des atouts de l’Inde – en qui il voit le pays le plus pro américain du monde - le potentiel d’entente et même d’alliance de ce pays avec les Etats-Unis. Ce qui ne l’empêche pas de reconnaître que l’Inde ne sera pas avant longtemps une puissance globale, ni d’écrire que s’il y avait compétition entre l’Inde et la Chine, cette dernière l’aurait pour le moment et pour longtemps clairement emporté. Il voit à juste titre à mon avis la politique de la Chine envers le reste du monde comme assez ouverte, possiblement interactive, dépendante des actions chinoises, mais aussi des réactions des autres et de leur combinaison systémique.
Ces analyses limpides et lucides forment un réjouissant contraste avec la lourdeur manichéenne et la balourdise idéologique de l’administration américaine sortante, comme avec l’habituel jargon globaliste.

Mais l’originalité et la force principales de Fareed Zakaria résident surtout dans ses deux derniers chapitres: «American power» et «American purpose», où il traite des réponses. Face à cette remise en cause et à ces défis, il y propose pour l’Amérique une politique radicalement différente de celle qu’avait mené la Grande-Bretagne, à la fin du XIXème siècle. Après la guerre des Boers, elle avait tout fait, pour préserver sa prédominance politique mondiale, servie en cela par la patience et l’isolationnisme américain. Cela avait réussi, longtemps, mais elle n’avait pas su enrayer son inexorable déclin économique. L’étonnant pour Zakaria n’est pas que l’empire britannique ait décliné après avoir dominé économiquement le monde, en fait peu de temps, deux décennies, mais qu’il ait duré encore si longtemps après et que Churchill ait pu être présent à Yalta, sommet américano-soviétique en fait. Mais cette survivance était trompeuse. Rien de tel avec les Etats-Unis d’aujourd’hui dont l’économie, à la différence de la Grande Bretagne du début du XXème siècle, et malgré ses propres faiblesses (endettement, etc.) et malgré l’Irak reste prodigieusement puissante et créatrice notamment dans les industries et technologies du futur: nanotechnologies, biotechnologies, etc. Etats-Unis qui disposent en outre d’une arme secrète, en tous cas par rapport à l’Europe: grâce à l’immigration, leur démographie, La guerre d’Irak ne sera pas la guerre des Boers de l’Amérique. Mais ce qui ne va pas aux Etats-Unis, selon l’auteur, c’est la politique. Outre que les Etats-Unis doivent impérativement améliorer l’accès à leurs écoles et leurs infrastructures, les Américains doivent s’intéresser au monde extérieur, aux langues et aux cultures des autres. «Les américains n’ont jamais développé, déplore-il de façon euphémistique, la capacité à se mouvoir à l’intérieur des mondes des autres peuples». Il n’est que temps de le faire.

Face à ce monde nouveau où tous les pays – les grands émergents et même les autres – entrent ou réentrent dans le jeu mondial, la politique américaine, pour la quatrième fois depuis 1945 selon lui (fin des années 50, début des années 70, milieu des années 80), a perdu son fil conducteur et «dysfonctionne». C’est ce qu’il appelle la «do-nothings politics». Sa formule pour expliquer la politique étrangère de Bush est aussi simple que cette politique elle-même: «Unipolarity + 9/11 + Afghanistan = Unilateralism + Iraq». Les Américains doivent impérativement sortir de leur cocon et adopter une nouvelle politique. Laquelle? Le contraire de celle de la Grande Bretagne autrefois, insiste-il, le contraire de celle de Bush qui a coalisé les oppositions au lieu de les dissocier, plutôt celle de … Bismark, qui avait su à la fin du XIXème siècle faire de l’Allemagne récemment unifiée l’honnête courtier de l’Europe, le «hub» du système européen. Le but de l’Amérique devrait être le même, à l’échelle du monde: avoir de meilleurs relations avec tous les autres pays que chacun d’entre eux n’en a avec les autres, être «le pivot du système international». «Be Bismark, not Britain», résume-t-il. Ce rôle, James Baker, le secrétaire d’Etat du premier président Bush l’avait d’ailleurs défini dès 1991: il avait parlé d’un «hub-and-spoke system» dans lequel chaque pays devrait passer par les Etats-Unis pour atteindre sa destination. J’avais évoqué pour ma part une roue de bicyclette dans laquelle les Etats-Unis étaient le moyeu et tous les autres pays les rayons. Selon Zakaria, les Etats-Unis disposent encore d’un immense atout pour se faire accepter dans ce rôle: presque partout dans le monde les pays préfèrent le leadership global des Etats-Unis à l’hégémonie plus proche d’un géant régional. Les pays d’Asie ne veulent pas d’une hégémonie chinoise, etc. Evidemment cela suppose que les Etats-Unis adoptent un comportement différent de celui d’une superpuissance dominatrice qu’ils consultent les autres, qu’ils coopèrent et renforcent leur capacité à former des coalitions. On aura compris que ce livre conteste radicalement la vision du monde, les objectifs et les méthodes de l’administration Bush sortante. Mais sans s’y attarder tant la cause est entendue et l’avenir proche et exigeant. A cela Fareed Zakaria ajoute quelques conseils pour agir dans le monde qui vient: Ils sont adressés à la prochaine administration américaine mais méritent d’être médités par les Européens.

1) choisir. Avoir une politique claire envers la Chine, la Russie, etc., ce qui n’est pas le cas aujourd’hui vis-à-vis de l’Iran, par exemple, choisir entre changement de régime et changement politique

2) construire, à la Roosevelt, des institutions et des mécanismes larges, des règles, sans se laisser enfermer dans une vision étroite des intérêts.

3) pratiquer et favoriser un ordre mondial ad hoc, un multilatéralisme à la carte. Mais il prévient que même ainsi l’Amérique aura à négocier avec les autres, et à faire des compromis.

4) penser l’asymétrie qu’exploitent de plus en plus les nouvelles forces politiques de contestation, difficiles à vaincre de façon classique, et en déduire des politiques plus intelligentes. Aux Etats-Unis, réconforter et utiliser les musulmans américains au lieu de les soupçonner et de les décourager.

5) La légitimité : se rappeler que c’est elle qui donne le pouvoir, et non l’inverse, et qu’elle dépend étroitement de la façon dont chaque peuple voit sa propre histoire.


Enfin et surtout se libérer de la peur. «L’Amérique, ironise-t-il, est devenue une nation rongée par l’anxiété, la peur des terroristes et des états voyous, les musulmans, les mexicains, les entreprises étrangères, le libre échange, les immigrants, les organisations internationales». Paradoxe: «La plus puissante nation de l’histoire du monde se sent assiégée par des forces qui échappent à son contrôle». Il souligne d’ailleurs que cette rhétorique de la peur n’est pas pratiquée par le seul président Bush. Roosevelt encore (1933): «la seule chose dont nous devrions avoir peur, c’est de notre propre peur».

C’est très intéressant que ce soit un Américain qui réfléchisse ainsi, mais ce n’est sans doute pas un hasard s’il s’agit d’un musulman indien devenu américain resté très conscient de l’existence et des différences du reste du monde, comme le serait sans doute un Obama. Zakaria est encore reconnaissant de l’accueil extraordinaire qu’il a reçu de la part de la société américaine, en arrivant aux Etats-Unis en 1982 et il rappelle que cette capacité d’accueil est un antidote puissant à la mauvaise politique américaine qui prend parfois le dessus.

Bien sûr il s’agit toujours de préserver les intérêts vitaux des Etats-Unis, leur leadership, mais intelligemment, de façon bismarko-rooseveltienne si l’on peut dire. En maniant le «smart power» du Pr. Jo Nye. Mais qui s’en étonnera? Bien sûr des Européens pourraient regretter que «l’Europe» soit en tant que telle absente de cette réflexion d’ensemble, mais ils ne peuvent s’en prendre pour cela qu’à eux-mêmes. Si l’Amérique va dans ce sens nouveau après les prochaines élections, si elle redevient réaliste et ambitieuse pour le monde, les huit années écoulées auront été le spasme final d’une hyperpuissance qui a voulu dominer sans s’intégrer ni comprendre, et qui est dépassée. Les Européens dont la pensée sur le monde reste désespérément fumeuse et stérile, et plus encore ceux qui s’étaient laissés séduire jusqu’en France par le manichéisme bushien et le néo conservatisme, feraient bien de s’inspirer de réflexions aussi aiguisées pour ne pas rater le rendez-vous de 2009.




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