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La démocratie ne surgit pas spontanément

l’Express du 28 février 2005, page Débats

Début 2005 les critiques se développent en France contre le «nouvel autoritarisme» de Poutine et la «régression démocratique».


Faut-il cesser de ménager Poutine?

La question est paternaliste. Elle suggère que nous, les Occidentaux, sommes les maîtres du monde, ce qui nous autoriserait à dicter les normes de la civilisation universelle et à sanctionner leurs manquements. C’est contestable et cela ne marche pas. J’ai toujours tenté de résister à cette hubris que partagent, sous des formes différentes, Américains et Européens.
J’estime que la politique des Etats occidentaux à l’égard de la Russie pêche par confusion plutôt que par excès de complaisance. Je regrette que nous manquions de clarté et de prévisibilité dans nos relations avec Moscou. Quand j’étais ministre, j’avais dénoncé au Parlement «la guerre coloniale en Tchétchénie» et plaidé pour une solution politique. Je n’avais guère été soutenu, à l’époque, par nos alliés européens et américains. Le problème des Occidentaux, c’est qu’ils ne savent pas s’il faut regarder la Russie comme un partenaire stratégique, une menace ou une terre de mission. Aux Etats-Unis, Zbigniew Brzezinski défend l’idée qu’il faut rester très vigilants; les pétroliers au sein de l’administration Bush veulent sécuriser les accords en pétrole et en gaz; d’autres, à la Maison Blanche, focalisés sur la lutte contre le terrorisme ne voient en Poutine qu’un allié précieux. En Europe, depuis le dernier élargissement, plus de pays parmi les Vingt cinq considèrent la Russie avec méfiance. Tout cela est cacophonique. Il faut être plus clair sur la Tchétchénie, dire que la politique russe est une erreur humaine et politique. Il faut être clair aussi sur la défense de nos intérêts: des accords sur l’énergie, ou autres, doivent être respectés par Moscou sans être soumis à des aléas. Nos investisseurs ont besoin de sécurité donc d’une justice russe qui fonctionne normalement. Il faut également surveiller la politique de défense russe.
Pour le reste, Poutine est un patriote et un nationaliste. Son but est de laver l’honneur de la Russie, en faire un pays respecté et moderne et, jusqu’à un certain point, de la démocratiser dans cet ordre. Notre intérêt est d’accompagner ce mouvement même si nous le jugeons trop lent, même si nous voudrions inverser l’ordre des facteurs. Que pouvons-nous faire sinon l’accepter? A moins de déclarer la guerre à Moscou… En vérité, les Occidentaux doivent se prémunir contre l’illusion d’une démocratisation instantanée. La démocratie, en Russie, comme dans le monde arabe, ne surgit pas spontanément. Il faut du temps pour l’enraciner, a fortiori dans un pays qui a connu mille ans de despotisme et soixante dix ans de congélation communiste. Nous n’avons pas la même expérience historique: quels conseils pertinents pourrions-nous donner? Est-ce à nous de dire s’il faut nationaliser ou privatiser l’industrie pétrolière? Elire ou nommer les gouverneurs? La Russie va se moderniser mais à son rythme et à sa façon.

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