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Mon seul regret

Le Figaro du 31 août 2007

Interview de Hubert Védrine dans la série «Mon seul regret» du Figaro



L’ancien ministre des Affaires étrangères regrette de n’avoir pu contribuer à régler le statut du Kosovo


Ministre des Affaires étrangères est un curieux métier. Car à quoi juge-t-on qu’un ministre a bien réussi au Quai d’Orsay? Doté d’une vaste culture et d’une capacité reconnue à jongler brillamment avec les questions internationales les plus complexes, Hubert Védrine a laissé au Quai d’Orsay le souvenir d’un excellent ministre, d’un «vrai professionnel» comme on dit dans la novlangue de la télé.

Mais faute d’avoir réussi d’éclatantes négociations, l’histoire le reconnaîtra-t-elle comme un «grand» ministre? Il ne semble pas le penser lui-même. D’où les regrets, ou plutôt les «frustrations» qu’il exprime aujourd’hui avec la distance d’un homme bien dans sa peau, heureux dans sa nouvelle vie de consultant indépendant (au profit de quelques grandes entreprises françaises, ou, parfois, de l’État, comme dans le cadre de la mission de réflexion que lui a confié le président Sarkozy sur les réponses que la France devrait apporter aux défis de la globalisation).

«Que la conférence de Rambouillet sur le Kosovo, que j’avais organisée avec Robin Cook, n’ait pas réussi et que nous n’ayons pas pu éviter l’action de l’OTAN, fut, pour moi, une énorme frustration», confie, non sans un brin d’émotion, Hubert Védrine. Au début de 1999, la guerre anti-insurrectionnelle que mènent les forces de Belgrade contre les guérilleros de l’UCK (Armée de libération du Kosovo) commence à prendre une sale tournure. Hantés par les massacres qui avaient émaillé la guerre civile de Bosnie (1992-1995), les Occidentaux veulent régler une fois pour toutes le statut de cette province, berceau de l’Église Orthodoxe serbe au Moyen Âge, mais aujourd’hui peuplée à 90% d’Albanais. Travaillant main dans la main avec son homologue britannique, Védrine monte en France une conférence pour mettre la fin à la guerre du Kosovo, comme la conférence de Dayton ( novembre 1995 ), parrainée par les américains, avait mis fin à la guerre de Bosnie.

En février 1999, se réunissent donc, dans l’enceinte du château de Rambouillet, les délégations serbe et albanaise, et les représentants des six pays du Groupe de contact sur l’ex-Yougoslavie (Allemagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Russie). «Je me suis heurté à l’autisme de Milosevic, qui a désespéré sa propre délégation», raconte Védrine. L’homme fort de Belgrade, qui s’était déplacé à Dayton, n’a même pas fait le voyage jusqu’à Rambouillet. De Serbie, il refuse les ouvertures pourtant entérinées par sa délégation.

«C’est vrai que je n’ai, également, pas été aidé par Madeleine Albright qui était farouchement pro-albanaise!», se souvient l’ancien patron du Quai d’Orsay. Interrogée par des journalistes à Rambouillet, la responsable de la diplomatie américaine avait dit ouvertement que si les serbes ne signaient pas, ils «seraient bombardés», et que si les Albanais ne signaient pas, «nous arrêterons de les aider»!

Le 20 mars 1999, les avions de l’Otan commencent leurs bombardements contre la Serbie et Belgrade. C’est la première fois qu’une capitale européenne est bombardée depuis 1945. «Tout le monde pensait qu’une frappe démonstrative suffirait pour faire changer d’avis Milosevic», se souvient Védrine. La campagne aérienne durera 79 jours… A la mi-juin, les forces serbes laissèrent volontairement le Kosovo aux soldats de l’OTAN, lesquels se montrèrent incapables d’empêcher l’épuration ethnique contre les non-albanais. La promesse faite par le président Clinton au début de la guerre de l’OTAN d’un «Kosovo multiethnique et pacifié» n’est pas tenue.

Aujourd’hui, le statut du Kosovo n’est toujours pas réglé. Les américains, suivis par les anglais et les français, préconisent l’indépendance de la province, laquelle est toujours juridiquement administrée par l’ONU. Mais Belgrade ne veut pas en entendre parler pour le moment. Et la Serbie jouit du soutien crucial de la Russie, qui menace d’opposer son veto à toute résolution du conseil de sécurité de l’ONU qui ne reposerait pas sur un compromis accepté par les serbes.

Hubert Védrine a également beaucoup travaillé pour la résolution du problème israélo-palestinien, «une question qui pourrit les relations entre l’Occident et le monde musulman, entre l’Europe et les pays arabes, entre les Etats-Unis et l’Europe». En janvier 2001, à la fin du gouvernement Barak, l’échec des négociations de Taba est pour lui une nouvelle «frustration». Mais il est vrai que, sur ce dossier, la France n’était pas en première ligne, alors qu’à Rambouillet, le patron du Quai d’Orsay tenait indéniablement le rôle de chef d’orchestre….

Renaud Girard


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