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Trois questions à Hubert Védrine

Entretien, Lettre A/N°1312 -23 février 2007

Hubert Védrine, à la demande de La Lettre A, répond à trois questions sur l’Europe.



Comment concevez-vous l’avenir de l’Europe après son élargissement, alors qu’elle est confrontée au blocage institutionnel?

Tout d’abord, il faut constater qu’il n’y a quasiment plus de vrais anti-européens en Europe, même s’il y a beaucoup d’Européens tièdes, prudents, désabusés ou devenus sceptiques, et si les militants d’une intégration politique très poussée estiment être les seuls à pouvoir se dire «européens». En revanche, il est bien vrai que les Européens divergent aujourd’hui sur plusieurs points d’avenir essentiels. Je ne peux pas ne pas mentionner le vif débat interne à chaque État-membre sur l’ampleur et la nature des réformes économiques et sociales à accomplir pour s’adapter à la mondialisation. Ce grand débat n’est pas sans lien avec le projet européen. Mais ce n’est pas lui qui handicape une relance européenne en tant que telle.

Quels sont les vrais désaccords?

Ce sont ceux qui portent sur l’identité de l’Europe, son rôle dans le monde et, dans l’immédiat, sur les institutions européennes.
En premier, l’identité et les frontières. Aujourd’hui, presque tous les États-membres acceptent la nécessité d’une «pause» dans l’élargissement, mais la question n’est pas réglée dans son principe, même si la France s’est dotée, avec la ratification référendaire obligatoire de tout nouvel élargissement, d’un moyen brutal de la trancher de facto.
Ensuite, le degré d’intégration politique. Le traité constitutionnel était une bonne base de compromis entre ceux qui jugent l’intégration suffisante, et ceux qui rêvent d’Etats-Unis d’Europe. La répartition claire et stable des pouvoirs entre Union européenne et États-nations reste en tout cas à fixer. Cette incertitude est anxiogène.
Troisième point: le rôle dans le monde. Là non plus, il n’y a pas de réel consensus entre Européens. Pour ma part, je pense, avec d’autres, qu’il faudra un saut qualitatif et un accord politique entre les grands pays européens sur la politique étrangère de ce nouveau pôle du monde de demain. Mais, aujourd’hui, le blocage le plus évident porte sur les perspectives institutionnelles. Une première distinction est à établir entre ceux qui s’accommodent du statu quo institutionnel, et les autres. Parmi les partisans de la réforme, il y a ceux qui espèrent – à tort – que le traité constitutionnel pourra être ratifié. Mais d’autres croient possible de faire ratifier un «petit traité» par les Parlements des pays qui ont voté «non».
Enfin, ceux qui estiment nécessaire de négocier un vrai nouveau traité institutionnel, et qui sont prêts à prendre le risque d’une nouvelle négociation. Beaucoup, en France, y ajoutent la demande d’un traité social. Pourtant, cet objectif n’est pas devenu plus facile à atteindre qu’auparavant.

Comment sortir de ce «labyrinthe», ainsi que vous le qualifiez vous-même?

La majorité des États-membres s’attend maintenant à ce que l’Allemagne propose, en juin, lors du conseil européen qui conclura sa présidence, la négociation d’un traité simplifié qui conserverait la «‘substance» du Traité constitutionnel. Pour l’Allemagne, cette substance, c’est d’abord la double majorité qui la fait passer à 18 % des voix, les principes généraux de la répartition des compétences dans l’Union qui confortent le fédéralisme allemand; la présidence durable du conseil, le ministre européen des Affaires étrangères; la Charte des droits fondamentaux. Cette négociation serait censée aboutir au plus tard fin 2008, sous présidence française. Mais, quelle que soit la voie empruntée, une incertitude persistera, au moins jusqu’en 2008, sur la ratification de ce texte. En réalité, je suis convaincu que les opinions publiques française et néerlandaise seraient plus réceptives à une relance institutionnelle si elles étaient rassurées quant à la non-poursuite, pour un moment, d’élargissements nouveaux. Et que l’opinion européenne comprendrait mieux l’utilité de cette réforme institutionnelle si elle apparaissait indispensable à la mise en oeuvre de nouvelles politiques ou de nouveaux grands projets européens.

Pour toute demande de rendez-vous, contactez le bureau de Monsieur Védrine à l'adresse suivante : bureau.hv(at)hvconseil.com