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La France et l’Allemagne peuvent rester le moteur de l’Europe

Paris-Berlin, n°6, avril 2005

Interview donné au début 2005 à une nouvelle revue sur une question devenue classique depuis quelques décennies, mais qui se présente différemment dans le nouveau contexte européen...


La France et l’Allemagne ont été les moteurs de la construction européenne. Quels sont la place et le rôle aujourd’hui du couple franco-allemand par rapport au processus d’approfondissement de la construction européenne?

Le terme «couple», trop introverti, est impropre. Le terme «moteur» est plus approprié. La France et l’Allemagne peuvent rester l’un des moteurs, si ce n’est le moteur de l’Europe, toujours indispensable, mais plus suffisant du fait de l’élargissement qui le relativise mécaniquement, de l’influence britannique, des ambitions nouvelles des autres membres. Tout en sachant que l’adoption de la double majorité contenue dans le Traité constitutionnel, et donc d’un vote «démographique» va un peu fausser la relation qui était fondée depuis l’origine sur la parité entre les grandes nations fondatrices, Allemagne, France Italie. Selon le traité de Nice chacune avait 29 voix. Avec le traité constitutionnel ce sera dans l’Union à vingt cinq, 18% des voix pour l’Allemagne, 13% pour la France. Mais cela peut se surmonter politiquement.




De part et d’autre, on parle régulièrement de relance de la coopération franco-allemande. Les deux pays vous semblent-ils avoir les mêmes points de vue et les mêmes objectifs par rapport à l’avenir de l’Europe? L’Allemagne vous semble-t-elle partager la même vision que la France concernant l’affirmation d’une Europe puissance?


Il n’y a pas de consensus entre Européens sur ce concept. Même pas entre Français et Allemands, bien que les dirigeants allemands s’en soient un peu rapprochés ces dernières années. Il reste à convaincre les peuples européens de l’intérêt de cette idée. Mais la France et l’Allemagne devraient en priorité accorder leurs idées sur l’avenir et la gestion de la zone euro, et concevoir ensemble de nouveaux grands projets concrets par exemple, dans l’industrie, la recherche, l’écologie, l’enseignement supérieur …



Alors que le traité constitutionnel ne semble pas susciter de débats en Allemagne, il n’en va pas de même en France. Est-ce la preuve d’un différend?


D’un différent, non. D’une différence, oui. Même s’ils sont très majoritairement pro-européens, par conviction, réalisme ou fatalisme, les Français ne se reconnaissent plus bien dans ce que l’Union Européenne devient. L’élargissement permanent qui perturbe les Français répond plus aux attentes des Allemands. Si les Allemands avaient des doutes ils n’oseraient pas les exprimer. Cela dit je suis pour un oui de raison et je serai très étonné qu’il ne l’emporte pas.


Au-delà de la question européenne, pensez-vous que la France et l’Allemagne devraient aller plus loin dans l’unification de leurs représentations dans les négociations internationales, voire dans certaines instances?


Non, je pense que ce sont des gadgets. Par contre c’est indispensable d’harmoniser, voire d’unifier les positions avant et pendant les négociations à deux, mais aussi à vingt cinq. En revanche, les fonctions consulaires pourraient être quasiment unifiées, à l’intérieur de l’espace Schengen.



Comment analysez-vous le rôle joué par François Mitterrand dans les relations entre la France et l’Allemagne?


Décisif, historique même. Je vous renvoie au remarquable ouvrage du Professeur Tilo Schabert, de l’Université d’Erlangen, sur François Mitterrand et la réunification allemande (Grasset, 2005). Il a eu accès à toutes les sources françaises, allemandes, américaines, russes et britanniques. Et il fait justice en toute indépendance des accusations lancées en 1990-1991 par la presse française et l’opposition d’alors (François Mitterrand est trop vieux, il n’a rien compris, il était contre, etc.), et constamment répétées depuis.



Comment avez-vous personnellement vécu l’unification allemande?


Comme un bouleversement annoncé (dès 1981 par François Mitterrand à Helmut Schmidt), heureux, problématique, à gérer au mieux, comme toute la fin du monde bipolaire dont elle est une des conséquences, dans un esprit européen et d’avenir.




Avez-vous des contacts particuliers avec ce pays? Avec ses hommes politiques?


Oui! Des amis d’enfance d’abord. Mon lycée était jumelé avec le lycée français de Berlin. Nous y passions les fêtes de Noël. Parce que nos amies allemandes parlaient trop bien le français, nous n’avons pas ou mal appris l’allemand. Et depuis vingt cinq ans, j’ai sans discontinuer rencontré des hommes politiques, des diplomates, des journalistes, des étudiants. Je voudrai citer en particulier mon ami Joachim Bitterlich. Et dire une de mes fiertés: avoir participé à près d’une centaine de rencontres Kohl-Mitterrand, dans les plus pittoresques endroits et les meilleures auberges d’Allemagne et de France. Tradition féconde dont Joschka Fischer et moi nous sommes ensuite inspirés.



Que pensez-vous des commémorations de la fin de la seconde guerre mondiale qui se déroulent depuis un an? Que doit-on en retenir?


Nous devons connaître l’histoire dont nous sommes issus. C’est essentiel. Sans tabou, mais sans catéchisme. En particulier l’hécatombe de 14-18, et l’erreur funeste de Versailles qui ont enfanté ce terrifiant premier XXème siècle. En revanche, je trouve un peu maladroite l’expression actuelle de devoir de mémoire. Je préfère l’histoire à la mémoire et ce n’est pas un devoir, plutôt une nécessité politique et intellectuelle. Par ailleurs, je trouve qu’on ne fait plus assez ressortir deux résistances décisives la première, celle de Churchill et de la Grande Bretagne en 1940, la seconde, celle de l’URSS à Stalingrad qui marque pour les nazis le début de la défaite, longtemps avant l’intervention américaine, finalement décisive.



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